Accusé, Dr Faya Millimouno réplique : Qui est le parrain des tueries de Nzérékoré ?

Le procureur de Kankan accuse les membres du Front national pour la défense de la constitution (Fndc), notamment le Bloc libéral, d’avoir recruté des mercenaires libériens lors des événements des 22, 23 et 24 mars 2020 à Nzérékoré. Cette allégation est-elle fondée ? Qu’en est-il de la présence des mercenaires Donzos, ex-combattants Ulimo, Lurd ou Kamajors, sur le territoire guinéen et de leur rôle dans ces violences ? Dr Faya Millimouno répond. En exclusivité.

Le Populaire: Comment réagissez-vous à la sortie du procureur de Kankan qui accuse le Fndc et nommément le Bloc Libéral d’avoir recruté des mercenaires libériens dans les violences à N’Zérékoré?

Dr Faya Millimouno:J’ai été très déçu quand j’ai écouté le procureur Yaya Kaïraba Kaba. Ce qu’il a dit est d’abord dangereux pour nos relations avec nos voisins. Je ne crois pas qu’il puisse soutenir qu’il y a eu des mercenaires provenant du Libéria. Ce qui voudrait dire que le Liberia est aujourd’hui dirigé par de gens qui auraient intérêt à déstabiliser la Guinée. Je l’admirais par le passé, mais je trouve qu’il a été d’un petit esprit en s’exprimant de cette façon. Il dit des choses qui sont de l’imagination laissant de côté ce qu’est la réalité. Pour l’instruire sur la réalité, je vais lui apprendre que les violences en région forestière ont connu  la participation de deux groupes et ou un groupe qui se présente en deux. 

Qui sont-ils?

C’est depuis la première guerre civile du Liberia (1986-1996) qu’il faut remonter pour comprendre ce qui se passe en Forêt. Certains libériens qui soutenaient mordicus le maintien au pouvoir de Monsieur Samuel Doe déchu,  se sont coalisés en Sierra Leone en mai 1991 pour former le United Liberation Movement of Liberia for Demo-cracy (ULIMO) et combattre Charles Taylor. Ils l’ont fait sur la base ethnique. L’Ulimo était donc composé de Krahns (l’ethnie de Samuel Doe) et de Konias. Il y avait deux chefs. Celui de l’ethnie de Doe s’appelait David Roosevelt Johnson (Ulimo-J) et Aladji G. V. Kromah  (Ulimo-K) de l’ethnie Konia. Les deux groupes se séparèrent en 1994 pour plusieurs raisons. L’une des raisons est que le sous-groupe dirigé par Aladji Kromah visait particulièrement les églises dans ses opérations. Il se trouvait que l’ethnie de Doe était de chrétiens en majorité. Une première explication pourquoi les églises ont été attaquées les 22, 23 et 24 mars 2020. Kromah élit domicile en Guinée et va faire croire que la communauté Konia a été victime d’exactions au Libéria à cause de sa religion, l’Islam, pour pouvoir bénéficier de fonds des pays arabes. L’Etat guinéen va donc abriter l’Ulimo en région forestière. Cela a provoqué de problèmes de cohabitation. Ce qui a fait que dans les années 2000, il y a eu des villages qui ont été ravagés à Macenta. A l’époque, il s’est constitué un groupe de cadres, la Jeunesse de la Forêt dirigée par Monsieur Julien Onivogui, professeur de Mathématiques à l’Université de Conakry, pour dénoncer le silence du gouvernement face aux exactions de l’Ulimo. La situation était devenue embarrassante pour l’État guinéen qui abritait l’Ulimo dont les membres s’entraînaient dans les camps militaires de Macenta et Kankan pour aller s’attaquer aux positions de Charles Taylor, qui était maintenant démocratiquement élu en 1997. C’est ainsi que l’armée régulière libérienne avait mené des représailles à Macenta et entraînait l’occupation de Guéckédou. 

Que s’était-il arrivé à la Jeunesse de la Forêt?

Naturellement, l’histoire de la Guinée est faite des crimes odieux. Et le 30 novembre 2000 à Coza, on a assassiné de manière sauvage le professeur Onivogui et 5 autres cadres de la Forêt et on les avait présentés à la Télévision nationale comme étant des rebelles. Ce n’est que 8 ans après,  à la  faveur du passage de Bah Oury au gouvernement comme ministre en charge de la Réconciliation nationale, que les corps des victimes ont été restitués aux parents en 2008.

Qu’est-ce qui s’est passé par la suite entre l’État guinéen et l’Ulimo?

Lors de la 2e guerre civile du Liberia après l’élection de Charles Taylor en 1997, le United liberation movement of Liberia for democracy (Ulimo) va se muter pour devenir Lurd. Certains sont restés Ulimo et d’autres le Liberians united for reconciliation and democracy (Lurd), mais c’était les mêmes gens en majorité de l’ethnie Konia. A un moment donné, c’étaient eux qui avaient en charge de la sécurité en région forestière. Ils se payaient en vandalisant et en s’attaquant aux citoyens. Cependant, en janvier 2001, lorsque l’armée guinéenne a demandé aux forces de l’Ulimo-Lurd de cesser leurs exactions contre la population de Gueckédou, ces dernières ont changé de camp, se sont alliées aux forces anti-guinéennes et ont pris le contrôle de Guéckédou. L’armée guinéenne répond en bombardant la ville, la seconde du pays à l’époque avec 200 000 à 250 000 habitants et centre économique important, et la réduisit en ruines. A un moment donné, les localités situées le long de la frontière Sud : Macenta, Gueckédou, Kissidougou, Kindia, Forécariah, ont été attaquées. On évalue le drame à plus de 1 500 morts. 

Qu’est-ce qui avait poussé l’Ulimo et le Lurd à se retourner contre l’armée guinéenne?

Dans la revue «Politique Africaine n°88 » le chercheur Mike McGovern rapporte que c’est du fait que le gouvernement guinéen leur ait demandé de cesser les exactions contre les citoyens alors que les rebelles, sans salaire, n’avaient de sources de revenus que les pillages. En tant que procureur défendant l’intérêt du peuple, il a le devoir de savoir qui en est le parrain aujourd’hui. En tout cas, l’existence de l’Ulimo en Guinée ne date pas du 22, 23 et 24 mars dernier puisque les habitants du Sud en ont été victimes depuis longtemps. Il faut remonter l’histoire pour comprendre cela. Mais puisque c’est un inculte, ce procureur, il faut l’instruire. A ce que je sache, nous sommes une République normale. L’in-tégrité du territoire est assurée par une armée. La sécurité des personnes et de leurs biens est assurée par une police et une gendarmerie. Pourquoi les Donzos, sans formation requise, sans autorisation légale, exercent des missions de police aujourd’hui. Je vais attendre que le procureur m’éclaircisse là-dessus.

Depuis quand les Donzos ont une si mauvaise réputation en Guinée?

L’Afrique a été dirigée par certains hommes irresponsables. Dans la littérature, il apparaît que Tidiane Kabbah dans sa conquête du pouvoir en Sierra Leone, a été le premier à avoir utilisé les chasseurs traditionnels qu’on appelle les Kamajors qui ont commis beaucoup d’exactions contre les populations civiles. Il suffit d’ouvrir les rapports de l’Organisation des nations unies (Onu) pour comprendre les dégâts causés. Quand la Guinée a été attaquée, le régime Conté va faire appel aux Kamajors venus de la Sierra Leone face aux rebelles. En même temps, on va faire appel aux Donzos venant de la Haute Guinée. C’était la première fois que l’Etat guinéen utilisait cette confrérie des chasseurs à des fins politiques. Ces gens-là n’ont aucune formation liée au droit.

Comment expliquez-vous la montée en puissance des Donzos dans notre pays, ces derniers temps?

Curieusement, depuis qu’Alpha Condé est arrivé au pouvoir c’est comme si les Donzos ont une position officielle dans l’appareil d’État. 

L’histoire n’est-elle pas en train de donner raison à feu le président Lansana Conté qui avait accusé l’opposant Alpha Condé d’avoir soutenu l’Ulimo et armé les Donzos? 

Je n’affirme rien. En tous cas, il y a beaucoup d’éléments qui pointent. Il appartient aux Guinéens qui se rappellent de cette page de notre histoire et connaissent ce que nous vivons aujourd’hui, de se faire leur propre opinion. Depuis l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir en 2010, on a vu dans les rues de Conakry, les Donzos. Un chasseur c’est celui qui tue les gibiers dans la brousse. Il n’y a pas de gibiers dans les rues de Conakry, ni à Kankan encore moins à Nzérékoré ou à Labé. Ils ont été reçus au Palais Sékoutouréya. On les a vus pendant les manifestations, qu’ils défendaient un pouvoir! Mais quel pouvoir défendaient-ils? Puisque c’est un pouvoir républicain qu’Alpha Condé a obtenu et non un pouvoir des chasseurs. La loi, en aucune façon, n’a prévu l’intervention  des Donzos ou de l’Ulimo. Malheureusement, le procureur Kaïraba Kaba n’en parle pas.  Alors qu’il y a eu des photos montrant des Donzos dans les bureaux de vote le 22 mars dernier. Mais, en Guinée, on a les yeux pour ne  voir que ce qu’on veut. Aujourd’hui, Kaïraba Kaba regarde la réalité guinéenne avec les lunettes jaunes couleurs du Rpg Arc-en-ciel.

Le rapport des organismes des droits humains qui ont enquêté pendant un mois sur les violences survenues à Nzérékoré, fait aussi mention des Donzos dans le massacre?

J’ai les noms de toutes les victimes de Nzérékoré dont lui-même reconnaît 30 tués, mais le bilan réel est supérieur. Je crois que ce n’est pas le Fndc qui gouverne Nzérékoré ou qui dirige l’hôpital régional. Ce n’est pas non plus, le Fndc qui avait comme gouverneur, Ismaël Traoré et comme préfet, Sory Sanoh.  Quelqu’un a donc pris la décision d’aller nuitamment prendre des corps et les enterrer dans une fosse commune dans la brousse. Qui avait intérêt à cacher les corps des victimes? Qu’est-ce qu’on voulait cacher et pourquoi? 

Le gouvernement accuse, en retour, le Fndc d’avoir recouru au mercenariat. 

Si la vérité était du côté du pouvoir, allait-il, nuitamment, prendre les corps à la morgue pour les enterrer dans une fosse commune quelque part dans la brousse? Qui avait intérêt à ce que les corps ne soient pas  identifiés? Ce n’est pas pour rien si le Fndc demande à la Cour pénale internationale (Cpi)  d’élucider le dossier. Alors, la vérité se saura. Parce que jusqu’aujourd’hui si quelqu’un vous dit qu’il peut vous  donner le nombre exact de morts dans les violences survenues, les 22, 23 et 24 mars, à Nzérékoré, il vous aura menti. J’ai, par contre, le rapport des ONGs de lutte pour la protection et la promotion des droits humains dans lequel les victimes citent la présence des Donzos et de l’Ulimo comme ayant participé au massacre. Ce rapport, c’est le fruit d’un mois d’enquête, de recueil des témoignages auprès des acteurs sociopolitiques locaux, administrateurs territoriaux, élus, citoyens et Ongs. En 2013, on a assisté à l’enrôlement des chasseurs traditionnels Donzos comme gardes forestiers. C’est en cela que je suis profondément convaincu que le pouvoir d’Alpha Condé est dangereux.

Vos détracteurs vous reprochent de nourrir une haine ethnique contre la communauté Donzos. Que répondez-vous?

Je suis petit-fils d’un chasseur qui a été très réputé utile à la communauté, sur qui beaucoup dépendaient.  Parfois, pour certains secrets qu’il détenait. Il y a les gens qui venaient le consulter en cas de maladie. C’est quelqu’un qui a nourri la communauté avec ses produits de chasse. Ce respect-là, nous en bénéficions aujourd’hui. Si je suis amené à parler de gens qui se réclament de cette confrérie,  qui sont devenus des délinquants dans notre pays, ça me fait de la peine. Autre chose, je ne suis pas ethno. J’ai bénéficié de tous les Guinéens. Je suis de Guéckédou, mais celui grâce à qui j’y ai étudié, c’est un Bangoura, originaire de Kindia. Arrivée à Faranah, j’ai été reçu par la famille Condé – mon  tuteur Koulako Condé vit encore à Tonkolongo, dans la commune urbaine de Faranah. Quand mon tuteur a été affecté,  j’ai été pris en charge par la famille Barry. Je dois à ces différentes familles au tant à ma propre famille. Je ne crois pas que le fait que nous soyons d’ethnies différentes devait déterminer nos relations. Dans ma vision politique, je me mets au-dessus de ces considérations. Mais, en fait, on est obligé de parler de certaines dérives dans notre société parce qu’on est en train de vivre aujourd’hui dans une situation qu’on n’aurait pas en temps normal. Je suis un petit fils d’un chasseur. Je sais que les chasseurs traditionnels sont des gens respectables. Mais ceux qu’on est en train de nous présenter aujourd’hui sont des délinquants, des tueurs impitoyables. C’est des miliciens qui se trouvent être aujourd’hui l’épine sous nos pieds. Ces gens sont incorporés. Il y en a qui avaient intégré les gardes forestiers sur la base d’aucune formation, d’aucun critère. Quelle est leur mission? Ça ne suscite-t-il pas inquiétude, puis interrogations lorsqu’il y a remous quelque part dans le pays, que l’on entende parler d’eux? Cela ne pique-t-il pas la curiosité d’un procureur républicain de chercher à savoir pourquoi des gens sont tués dans le pays sans qu’on ne sache par qui? Un procureur c’est celui qui réunit des éléments de preuve pour confondre le criminel. Le procureur n’est pas un militant, de surcroît zélé.

En 2016, pour former sa garde présidentielle, Alpha Condé n’avait-il pas été accusé d’avoir recruté l’ancien chef rebelle ivoirien, Zakaria Koné qui se trouve aussi être connu de la confrérie des Donzos en Côte d’ivoire, accusé par l’ONU d’être impliqués dans la guerre civile de 2010. Y a-t-il un lien?

Cela en dit long sur le régime Alpha Condé. L’Opération des Nations unies en Côte d’ivoire (Onuci) avait publié en juin 2013 un rapport de 28 pages sur les abus des droits de l’homme commis par les Dozos dans ce pays. Toutes les exactions perpétrées par les chasseurs traditionnels à la solde du régime d’Alassane Ouattara pendant la guerre civile de 2010 contre les populations y sont mentionnées. Même le régime ivoirien s’est senti gêné par le comportement des Dozos, à un moment donné. Donc, on peut déduire que même ceux qui sont aux côtés d’Alpha Condé sont Donzos. Mais, il faut savoir qu’il y a des chasseurs dans tous les groupes ethniques de la Guinée. Ne croyez-vous pas à la menace de ce qui pourrait nous arriver si chaque communauté, se sentant menacée, se mettait à transformer ses chasseurs traditionnels en milice pour se protéger?  Cela deviendrait dangereux et on perdrait notre République. Ni dans la Constitution, ni dans toutes les lois de la République, on peut nous montrer, où il est mentionné le rôle qu’un Donzos doit jouer dans l’appareil d’Etat.  Mais aujourd’hui, les Donzos sécurisent les marchés, les manifestations et même les bureaux de vote. Le président régional de la chambre de commerce de Nzérékoré dit qu’il a signé un contrat avec les Donzos pour sécuriser le marché. En vertu de quelle loi? Le maire rencontré par les enquêteurs dit ne rien savoir alors que c’est lui qui est responsable de la sécurité des personnes et de leurs biens dans sa circonscription. Le président de la chambre a été incapable de montrer aux enquêteurs le contrat qu’il dit avoir signé avec les Donzos. Dans notre pays, les gens ne sont pas seulement incompétents, ils sont immoraux. Le procureur de Kankan décide d’ignorer tous ces faits, pour accuser le Fndc. Il cite nommément Monsieur Moïse Haba et le Bloc Libéral. Le Bloc Libéral se réserve le droit de le poursuivre.

Par Le Populaire

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