Histoire et tradition historique du Manding

Djibril Tamsir Niane.
Histoire et tradition historique du Manding

Revue Présence Africaine. Paris.1974. No. 89 Vol. 1. p. 59-74

Introduction

Depuis une décennie, la tradition orale a acquis droit de cité parmi les sources de l’histoire africaine. De nombreuses mises au point et d’importants travaux historiques ont largement puisé dans la tradition orale. Cependant, comme toute source, celle-ci aussi doit être critiquée et analysée ; mais le maniement en reste délicat et la méthode d’approche varie d’une société à une autre. La tradition orale présente beaucoup d’écueils dont le moindre n’est pas l’absence quasi complète de chronologie.
Il faut savoir qu’elle est avant tout événementielle et qu’elle vise à des buts moralisants ; elle comporte également une dose de subjectivité propre au récitant et à sa société. C’est une histoire « engagée » en ce sens qu’elle vise à former des esprits et à perpétuer une tradition.
En pays mandingue, la tradition historique orale se présente, comme un enseignement structuré et codifié ; les Malinké, pour reprendre l’expression de Yves Person, ont une « tête historique » ; la structure sociale fondée sur la gérontocratie favorise une bonne conservation de la tradition.
Chaque village entretient un lieu de culte, une mare, un bois, une case-musée quand ce n’est pas un masque ou tout autre objet matériel favorisant l’évocation du passé par le truchement d’une cérémonie annuelle ou à périodicité réglée.
Depuis 1958, j’entretiens de solides relations avec les griots, les doyens, détenteurs et jaloux gardiens de la tradition historique.
La tradition orale du Manding est entretenue par plusieurs centres d’enseignement ; mais chacun de ces centres présente ses particularités. Il semble cependant que pour les Malinké, pour le noyau mandingue même, tout gravite autour du Corpus de Soundjata. Mes recherches depuis quelques années m’ont amené à penser que ce Corpus a pu être confectionné à la fin du XVIV, siècle ou au tout début du XVIIe, siècle. Il est difficile d’assigner à la composition du Corpus une date plus précise. La tradition place cette composition sous le règne de Mansa Saman, qui reconnaissait la suzeraineté de Ségou Kangaba, où il résidait, était la dernière capitale du Manding. Le souverain qui régnait était toujours investi par les rois de Ségou. Les rois de Kangaba percevaient l’impôt pour le compte de Ségou dont l’autorité sous le règne de Biton s’étendait jusqu’à Kouroussa sur le Haut-Nigey. Le rite de commémoration qui se fait autour de la fameuse case-musée, ou Kama-Bolon, aurait été, instituée par Mansa Saman pour rappeler périodiquement les fastes de l’Empire et resserrer les liens entre les clans malinké par l’audition de l’histoire des glorieux aïeux.

Ainsi tous les ans, à l’occasion de la réfection de la toiture de la case-musée, autour du prince de Kangaba se réunissent non seulement les représentants des autres branches du clan Keïta, mais aussi les représentants d’autres clans mandingues accompagnés de leurs traditionnalistes. La cérémonie reproduit le protocole antique, chaque clan y a sa place, l’ordre de parole est strictement réglé comme au temps des Ancêtres. La tradition orale de Kangaba est détenue par le clan griot des Diabaté-Gberela, établis à Keyla avec quelques familles de Chérif. Antérieurement, à la cour de Niani, cette tradition était le monopole du clan Kouyaté. C’est donc l’« Ecole » de Keyla qui détient la version originale du Corpus de Soundjata.

Le Corpus, encyclopédie historique du Manding, est significatif des années de crise des XVIIe et XVIIIe siècles, où les princes malinké affirmaient d’autant plus la pérennité du Manding qu’ils le voyaient menacé, déchiré par les luttes intestines. Le Corpus a été le premier effort pour procurer à l’aristocratic malinké une image d’elle et du monde destinée à la calmer. Il y a ici comme un refus du temps, un classicisme décadent ; la contemplation d’un passé devenu idéal et idéalisé.
Le développement des « écoles historiques » à partir de la décadence alla de pair avec l’aggravation de la crise politique et dans les provinces périphériques autonomes, ce fut la naissance d’une « histoire régionale » qui se voulait prolongement du passé. Des mouvements de migrations en ondes espacées partiront du Manding, se propageant à travers la Savane jusque dans les sombres forêts du sud, mais toujours la langue et la civilisation mandingues resteront le fondement du développement des nouvelles « colonies ». L’exemple de Kangaba fut religieusement entretenu et répandu dans toute l’ère d’influence malinké. La codification de la tradition historique entreprise par ce centre fut non seulement poursuivie, mais méthodiquement ordonnée dans tous les pays à fort peuplement mandingue.
Périodiquement, des délégations partaient des nouvelles « colonies » pour venir rendre hommage aux Anciens des villages-mères. Par là les normes de la culture et de la civilisation mandingues se diffusèrent, assurant ainsi l’unité culturelle et sociologique qui survécut à l’unité politique. A ce titre, le rôle de Kangaba a été considérable dans l’expansion de la culture mandingue depuis l’éclipse politique de Niani.

Keyla

Situé à quelques kilomètres sur le Niger, Keyla est une bourgade des Diabaté ; ils y cohabitent avec des familles Aïdara, probablement descendants des derniers Arabo-berbères de la cour des Mansa. C’est le chef de la famille des Diabaté qui dit l’histoire lors des cérémonies de réfection de la toiture du Kama-Bolon, à Kangaba. Près de la case-musée s’élèvent trois fromagers majestueux qui symbolisent une querelle mémorable entre trois frères en compétition pour le pouvoir. C’est l’histoire de Kani-Simbon, Kaninyogo-Simbon et Lawali-Simbon, tous fils de Mamadi-Kani ; je tiens ce récit d’une version de Kélé Monzon traditionnaliste de Kita. La querelle en question se place probablement au XIe siècle, bien avant l’avènement de Soundjata 1.

La tradition de Keyla sent une forte influence de l’Islam ; il est dit que les livres d’histoire du Manding, écrits en arabe, se trouveraient dans le Kama-Bolon. Les Diabaté de Keyla passent, aux yeux de la plupart des Malinké, comme les détenteurs des secrets du Manding ; ils sont redoutés des autres griots. Cependant, cette suprématie de Keyla est contestée par les traditionnalistes de Kita et de Niagassola, car ces derniers prétendent avoir entretenu une traditionplus authentique, dépouillée de toute parure musulmane.
Il reste cependant que Keyla a un rayonnement plus grand sur l’ensemble de la communauté quelle que soit l’influence régionale des autres centres historiques.
Kama-Bolon à Kangaba

Kita – Niagassola

Ces deux centres appartiennent à la même région montagneuse du vieux Manding. Kita a été l’une des villes les plus importantes de l’Empire à l’époque de Soundjata ; le Kita-Kourou (montagne de Kita) joue encore un rôle important dans les mythes et légendes du Manding. C’est dans cette montagne que se trouvait le fameux lac aux eaux magiques appelées Mokoya-dji. Soundjata but de cette eau et se baigna dans le lac. Autrefois, le commandement des gouverneurs de Kita couvrait non seulement le vieux Manding, mais aussi les provinces de Gangaran et de Birgo avant que celles-ci ne fussent investies et subjuguées par les Peulh aux XVIII et XIXe siècles.

La langue de Kita conserve beaucoup d’archaïsmes et s’éloigne notablement du Kangbè du Manding-sud. A partir du XVe siècle, Kita a été le centre de ralliement des Malinké avant le déclenchement des mouvements migratoires en direction du sud. Ici la tradition est entretenue par plusieurs clans de griots des Diabaté, des Makalou et des Camara ; elle est riche, et comporte un volet sur tous les clans malinké.

Niagassola, au sud de Kita dans les monts du Manding, est un village récent fondé au milieu du XIXe siècle par les Peulh du clan « Niagasso ». A la fin du siècle, vers 1880, les Malinké coalisés chassèrent les Peulh et les rejetèrent dans le Birgo ; en commémoration de cette victoire, les griots de la région créèrent le chant épique « Sakodougou ». Les Keita installèrent un centre de tradition à Niagassola. Les plus anciens villages du Manding se trouvent dans cette province, qui porte encore le nom de Kende-Manding. Là se trouveraient les ruines de Kiri, le premier village du Manding, Dakadiala, village natal de Soundjata. C’est le lieu de dire que, contrairement � ce que j’ai �crit en 1958, Soundjata n’est pas né à Niani, mais à Dakadiala. Non loin de Niagassola végète encore un petit village du nom de Kiri-Koronin. Ce pays montagneux, d’accès difficile, est resté fermé à toute influence extérieure même durant l’ère coloniale. Les Keïta de cette province se reconnaissent parents avec ceux de Kita et de Niani ; ils affichent un animisme outrancier. Ils se disent « Sounounké », expression souvent utilisée pour distinguer l’animiste conservateur du Malinké islamisé.

Le Kende-Mande est le berceau des clans malinké ; c’est le « Mali septentrional » de Charles Monteil, qui jusqu’à ce jour a peu retenu l’attention des chercheurs. Le « Mali méridional » (rive droite du Niger) a par contre été l’objet de plusieurs études 2. Les vestiges matériels cependant abondent dans le Kendé-Mandé et Monteil, analysant l’itinéraire du capitaine Vallière (1880-1881), avait de bonne heure indiqué l’intérêt historique de cette vieille province dans son article : « Les « Empires du Mali », Bulletin du Comité d’Etudes Historiques et Scientifiques de l’Afrique Occidentale Française, 1929, juillet-décembre, pp. 291-447.
A Niagassola se trouve pieusement conservé le fameux balafon de Soumaoro ou Soso-Bala ; ici la tradition s’appuie sur cet instrument de musique comme support. Le Soso-Bala est un balafon de grandes dimensions ; il est composé de vingt lamelles de bois ou bala-kise la plus grande mesure 0,75 m de long et la plus petite 0,45 m la table de support des lamelles fait 1,24 m sur 0,49 m. Vingt gourdes sonores ou calebasses sont suspendues sous les lamelles. Le Soso-Bala est haut de 0,32 m au grand bout 3. On ne joue du Soso-Bala que les lundi et les vendredi, et le premier mercredi du mois Aradjaba.
Dans le Niagassola, à la mort d’un doyen ou d’un chef, le détenteur du Soso-Bala, accompagné de sa famille et de ses disciples, se rend au village du défunt ; et au cours des funérailles, il préside l’audition du Corpus et joue lui-même du Soso-Bala en exécutant, avec une scrupuleuse fidélité, les airs de la grande musique mandingue.
Périodiquement le détenteur du précieux instrument procède à sa restauration ; il est à signaler que seul le Soso-Bala compte 20 lamelles de bois, les balafons ordinaires n’en comptent que 17 ; le grand-maïtre seul est habilité à donner la note du la aux autres instrumentistes.
Gräce à la notation musicale très précise, les paroles rituelles ont été fidèlement conservées ; du reste, le gardien du Soso-Bala est toujours un vieillard. En général, on n’accède à la maïtrise de l’instrument qu’à un äge très avancé, ce qui élimine toute possibilité d’altération de la tradition 4.
La tradition de Niagassola se veut authentique, c’est-à-dire essentiellement animiste ; elle ne puise qu’inconsciemment dans les sources musulmanes. Il est significatif que le, sosso-bala, le plus beau trophée de Soundjata, soit resté dans le vieux Manding à Dakadiala (Niagassola est le centre héritier de Dakadiala). Les traditionalistes de Niagassola ont retenu beaucoup de détails sur la vie de Soumaoro, le premier possesseur du Soso-Bala 5. Cette version du Corpus est riche en renseignements sur les pratiques religieuses et la magie mandingue.

Fadama

Fadama est un petit village du Haut-Niger situé sur le Niandan, affluent de gauche du Niger. La particularité de ce centre est que la tradition y est détenue par les Condé. Les premiers griots reconnus du Manding sont les Kouyaté ; en seconde position viennent les Diabaté, devenus griots à l’époque de Soundjata. En dehors de ces deux clans, l’entrée d’autres familles dans la catégorie des griots semble postérieure au XVIe siècle et correspond toujours à un déclassement du groupe dans la hiérarchie sociale.
C’est ainsi que les Diawara du pays de Kingui sont nobles, tandis que les fractions de ce clan qui ont été dispersées sont devenues griots dans les pays du Haut-Niger où ils ne forment pas de communauté villageoise.
Les Condé de Fadama forment un clan de griots ; ils ont le monopole de l’enseignement de la tradition pour la savane du sud.
Le clan Condé s’est établi dans le Sankaran dès le XVe siècle ; les listes généalogiques permettent de remonter jusqu’à cette date avec beaucoup de certitude. L’itinéraire qui les conduit de Dodougou au Sankaran est pour le moins curieux : partis de Do en même temps que des Koroma et des Camara, ils traversent le Niger et gagnent la Fié, affluent du Sankarani à la hauteur de Niani ; de là, les immigrants regagnent le Niger à la hauteur de Siguiri ; c’est en pirogue qu’ils remontent le Niger jusque dans le Sankaran.
Le premier village qu’ils y fondèrent porte le nom évocateur de Dafolo (commencement) ; quelques années plus tard, les Condé descendent le Niger et s’installent solidement à Binè, localité sise en aval de Kouroussa. Ils essaiment et conquièrent progressivement la région comprise entre le Niger et le Niandan. A la cinquième génération, le village de Fadama est fondé ; traversant le Niandan, les Condé occupent toute la rive droite de ce fleuve, créant ainsi la province de Gbérédougou ; tout le Bassando et tout le Sankaran tombent sous leur domination 6. Les Condé de Fadama représentent la branche aînée du clan. Voici dans quelle circonstance celle-ci a été déclassée : les frères cadets partirent un jour en guerre et ramenèrent à Fadama un gros butin. Parmi les prisonniers se trouvait une belle femme que les vainqueurs avaient destinée au frère aïné. Celui-ci en fut ravi et épousa la prisonnière, elle lui fit un enfant, mais le jour du baptême de l’enfant, la femme révéla qu’elle était d’origine griote, du clan Kouyaté. Ainsi donc, les héritiers du frère aïné ne pouvaient plus prétendre au pouvoir. L’aïné accepta le fait accompli et Fadama, son village, devint le centre historique pour les pays du Haut-Niger. Périodiquement les Condé de Fadama parcourent les provinces pour dire l’histoire. Comme à Niagassola, en cas de décès d’un chef ou d’un doyen, seuls « ceux de Fadama » sont habilités à donner l’oraison funèbre et à réciter la généalogie du défunt.
La tradition de Fadama puise ses sources dans le vieux Manding, mais ici point d’instrument de musique, ceux de Fadama sont des « puits de paroles ». Cependant leur tradition a été fortement influencée par l’Islam. Peut-être faut-il voir là une influence du centre religieux de Kankan dont nous parlerons plus loin ? Babou Condé, traditionaliste célèbre de Fadama, décédé en 1964, était un fin lettré en arabe. Auprès de lui j’ai recueilli une version du Corpus de Soundjata et ses renseignements m’ont éclairé sur la mise en place des populations en Haute-Guinée. Les traditionalistes de Fadama ont pour lieu de culte les ruines de Binè ; périodiquement, le Bélen-tigui et les notables s’y rendent et sacrifient au dieu du fleuve. En cet endroit le Niger est très profond et roule des eaux sombres. C’est là que le génie de l’eau s’était révélé à l’ancêtre et lui avait prédit la prospérité de sa descendance.
Un de mes amis, Diélikani-Mamadi Condé de Fadama, m’a rapporté des ruines de Binè une magnifique pipe en terre cuite de très belle facture ; elle est richement décorée de dessins géométriques. Voilà un site qui mérite de recevoir la visite de quelque archéologue 7.

Kankan

Des marabouts et des marchands sarakollé venant du pays de Diafounou (République du Mali) furent autorisés par les Condé à établir un gite d’étape sur les bords du Milo au début du XVIIIe siècle. C’est l’origine de la ville commerciale et maraboutique de Kankan. D’autres immigrants ne tardèrent pas à venir, c’est ainsi que naquit la province de Batè, comptant douze villages. Les descendants de ces Sarakollé sont aujourd’hui les Malinké-Mori de Kankan. Animistes et musulmans vécurent en bon ménage. Les lettrés de Kankan ont conservé leur histoire par écrit, mais gardent jalousement leur manuscrit. J’ai recueilli leur tradition qui éclaire d’un jour nouveau les récits de Fadama. Centre commercial de première importance, Kankan a rayonné sur toute la Haute-Guinée. Ses marchands et ses marabouts ont étendu l’influence mandingue sur toute la frange septentrionale de la forêt. Le parler de Kankan s’est répandu et tend à devenir une Koïnè (langue commune) pour toute la savane.

D’autres groupements maraboutiques sont installés au sud, notamment à Beyla, province de Konia. Leur tradition est en partie consignée par écrit, je ne la connais qu’indirectement

Un dernier centre traditionaliste à mentionner est celui de Djélibakoro dans l’ancienne province de Dioma. La tradition cependant est entretenue dans chaque village de la province soit par le doyen, soit par une famille de griots. La province de Dioma se subdivise en deux cantons : le Dioma-Nounkou, avec Djélibakoro et Sansando comme gros villages, et Dioma-Wanya, avec Kamaro et Niani comme chefs-lieux. Cette province a été reconquise par les Keita au XVIe siècle après une éclipse d’un siècle et demi. J’avais soutenu à tort l’occupation de cette province par les Keita au XIVe siècle ; un examen minutieux des traditions de plusieurs villages m’a fait changer de point de vue. Je rallie l’opinion de Y. Person qui a étudié les mêmes régions et qui place au XVIe siècle la reconquête de la province par les Keita. Je reviendrai plus loin sur la question.
Ce rapide tour d’horizon nous montre qu’il existe plusieurs centres traditionalistes où l’on enseigne l’histoire du Mali. Tous ces centres datent seulement de l’éclatement du Mali, l’école de Keyla constituant le centre historique le plus ancien. Le Corpus de Soundjata est la base de toutes les traditions. A rapprocher les différentes versions, on s’aperçoit qu’il y a peu de divergences, on s’aperçoit également que chaque centre s’est spécialisé dans une histoire régionale post-XVIe siècle.
Le Corpus renferme des données cosmographiques, une géographie historique ; des séries de listes hétéroclites où l’influence de l’Islam est manifeste pour les généalogies antérieures à Soundjata. On trouve dans le Corpus :

  • la genèse du Manding, des origines à Soundjata, les Keita sont censés descendre de Bilal, le premier Noir muezzin de l’Islam
  • la généalogie de tous les compagnons de Soundjata, artificiellement rattachés à des personnages bibliques ou à des saints de l’Islam
  • la Geste de Soundiata proprement dite ou Soundjata-Fasa, qui a donné son nom au Corpus.

Il s’agit

  • des exploits guerriers de Soundjata et de ses principaux généraux
  • plusieurs chants épiques qui constituent la grande musique mandingue : Djandjon, Boloba, Douga, Koulandjan, etc.
  • la Constitution politique et sociale de l’Empire
  • la liste des seize clans malinké et des cinq clans maraboutiques du Mali
  • les us et coutumes du temps de Soundiata (l’ordre de prise de parole en cas de Gara ou assemblée ; la part qui revient à chaque chef de clan lorsqu’on immole un sacrifice).

Les traditionalistes brodent sur ce fond commun pour mettre en relief l’histoire particulière de telle tribu ou de telle autre.
Il est remarquable que la plupart des traditions ignorent les souverains musulmans du XIVe siècle ; aussi, la liste des souverains, de Soundjata à ses descendants du XVIe siècle, est-t-elle très courte : quatre a six noms sont à peine alignés.
Les traditions régionales donnent des généalogies très précises permettant de remonter avec assurance jusqu’au XVIIe siècle.

La tradition de Niani

Après avoir recueilli les traditions de Niagassola-Kita, les traditions de Fadama, je me suis plus particulièrement penché sur celles du Dioma. En effet, Niani, présumé être l’emplacement de l’ancienne capitale du Mali, se trouve dans cette province 8.
En 1965 et en 1968, j’ai conduit une mission archéologique dans le site ; pour une connaissance générale du site, j’ai procédé à une collecte systématique des traditions historiques de Niani et de maints villages du Dioma. A l’examen il est apparu que les Keïta occupent cette province depuis douze générations au moins. En adoptant la moyenne de trente ans par génération admise par Y. Person, nous pouvons situer l’occupation du pays entre 1550 et 1650.
Voici en résumé la tradition historique de Niani

« Avant Soundjata, le pays situé entre le Niger et le Sankarani était occupé par les tribus Camara, originaires de Sibi, qui fondèrent les villages de Séléfou, Tigan et Niani. Niani devint le chef-lieu de la province et ses princes s’imposèrent à tout le pays. Niani Mansa Kara, appelé « Roi du fer » parce qu’il portait une armure en fer, opposa une farouche résistance à Soumaoro. Celui-ci n’en vint à bout que gräce au subterfuge de son neveu Fakoli qui réussit à arracher le secret du « Roi de fer » à son épouse Niouma Demba. Ainsi, Fakoli tua Niani Mansa Kara et Soumaoro entra victorieux dans Niani. Par la suite, Fakoli et son oncle se brouillèrent lors des festivités qui couronnèrent leur victoire sur Mansa Kara, et Fakoli outré, passa avec toute son armée dans le camp de Soundjata pour se venger de son oncle.
Après la victoire des Malinké sur Soumaoro, Soundjata quitta Dakadiala, ancienne résidence de son père, et choisit de s’établir à Niani. C’est ainsi que les Keïta s’installèrent à Niani et à Balandougouba.
Le dernier souverain de Niani fut Niani Mansa Mahmoudou ; sous son règne Niani fut saccagé par une armée de Blancs ; le vaincu se retira dans les monts du Manding, réorganisa ses troupes et chassa l’envahisseur ; de nouveau maïtre de Niani, l’Empereur établit sa nouvelle résidence sur la rive droite du Kolen (rivière qui traverse le site de Niani). On désigne encore Niani Mansa Mahmoudou sous le nom de Soro Mansa Mahmoudou parce que, lors de l’invasion, il séjourna longtemps à Soro, ville du nord, avant de reprendre sa ville.
Avec lui commence le déclin de l’Empire ; Niani fut abandonné, les descendants de Niani Mansa Mahmoudou, trois générations plus tard, sous la conduite de Bari Koro, partirent de Kita, s’établirent à Dioma Banan sur le Niger et entreprirent la conquête du pays. Ils luttèrent plusieurs années contre les Wasolonke qui étaient solidement établis sur les rives de Sankarani. Les descendants de Bori Koro fondèrent Djélibakoro, Sansando, Kamaro, Balama et réoccupèrent Niani.
Plus tard, les Bambara de Ségou dévastèrent le Dioma et Niani fut détruit ; une partie de la population alla fonder le village de Niani-Koura (Nouveau Niani), près de Figuera. On les appelle encore « ceux du Dioma ». Le village de Balama sur la Fié devint la ville-forte du Dioma ; mais elle fut rasée egalement par les Bambara.
Sarangbé-Djigui ramena à Niani quelques fugitifs et ils s’installèrent à côté des ruines de l’ancienne ville. Pendant la première grande guerre des Blancs, quelques familles de Niani allèrent s’établir près des ruines de Balama et fondèrent le village de Banantou. C’est pendant la deuxième guerre des Blancs que les gens de Niani abandonnèrent le village de Sarangbé-Djigui pour s’installer dans les champs de ruines de la rive gauche. C’est l’actuel village de Niani. » 9

Il nous a été facile de repérer quelques jalons chronologiques dans ce récit.

  1. Niani Mansa Mahmoudou peut être identifié avec le vaincu de 1545, probablement Mahmoud II lorsque les Songhoy s’emparèrent de la capitale du Mali. Voir le tableau généalogique des descendants de Niani Mansa Mahmoudou qui fondèrent les villages du Dioma.
  2. Le roi Bambara qui saccagea Niani s’appelait Toro Koro Madi (1849-1852).

Voici trois listes généalogiques du Dioma. Il s’agit bien de générations et non pas d’une liste de rois ou de chefs.
Ainsi les traditions de Niani nous offrent l’exemple d’une histoire suivie, qui comporte certes des lacunes. Par exemple, ces traditions ignorent les souverains musulmans du XIVe siècle. Elles ne placent que quatre noms entre Soundjata (XIIIe siècle) et Niani Mansa Mahmoudou (XVIe siècle). Par contre, ces traditions, comme celles de Kita-Niagassola, affirment que les Keïta de Niagassola Kita, du Dioma et de Kangaba descendraient tous de Niani Mansa Mahmoud. « Mahmoudou si — kè — lolu » est l’expression qui désigne les cinq branches issues de Niani Mansa Mahmoud. Ce détail est capital quand on sait, d’après A. Saadi qui écrit vers 1650, que l’Empire a éclaté :

« La population de l’Empire de Melli se divisa en trois groupes : chacun d’eux eut à sa tête un prétendu sultan ; mais les deux caïds (faut-il entendre le Faran-Soura et le Dyon Santigui du Sagaran ?) méconnurent l’autorité de ces souverains et se déclarèrent également indépendants chacun dans son domaine respectif. »10

En 1599, le sultan Mahmoudou, dernier souverain cité par A. Saadi, tenta vainement de reprendre Dienné aux Marocains. Les gouverneurs des deux régions militaires du Soura et du Sankaran avaient fait défection ; réduit à ses seules forces, Mahmoudou ne put vaincre les Marocains. Il est fort probable que l’éclatement dont parle A. Saadi se situe après cet échec du Sultan Mahmoudou III.

Premiers résultats des fouilles de Niani

Si durant toute l’ère coloniale, le problème de l’emplacement de cette capitale n’a pu être résolu de façon satisfaisante, aujourd’hui après la grande campagne de janvier-avril 1968, les preuves concordantes de l’archéologie, de la tradition et des textes, établissent de façon sûre que la cité de Niani-sur-Sankarani a été la capitale de l’Empire fondé par Soundjata au XIIIe siècle (1230-1255) et qui eut son apogée au XIVe siècle sous les règnes des Empereurs Mansa Moussa Ier (1307-1332) et Mansa Souleymane (1336-1358).
Après de patientes études et des analyses en laboratoire, voici des résultats qui, avant la publication de la monographie archéologique de Niani déjà en préparation, méritent d’être portés à la connaissance du public.
Dans la Revue polonaise no. 4 vol. 92. 1969. pp. 14, 15, 16), le docteur Filipowiack, un des archéologues de la mission guinéo-polonaise, écrivait en parlant de la fameuse couche 2 :

« Dans cette couche on découvrit des constructions élevées avec de la brique séchée au soleil (le banco) ; on constata sur l’axe est-ouest l’existence d’une ancienne construction, probablement rectangulaire, dont les dimensions approximatives étaient de 16 x 18 m ; ses dimensions, comme l’orientation de son axe par rapport aux points cardinaux, semblent indiquer la présence d’une mosquée. La tradition orale (de Niani) situe, également une mosquée à cet emplacement. Les fondations de maisons mises au jour étaient en pierres et les murs en argile… Poursuivant les fouilles, on découvrit une vaste place dont parlaient les sources écrites du XIVe siècle. » (page 14 o.c.)

Du côté guinéen plusieurs comptes-rendus ont été portés à la connaissance du public dans les colonnes de Horoya, du 2 juillet 1968, avril 1969 et mai 1970).
Jusqu’à ce jour nous n’avons trouvé aucune pierre avec inscription in situ. Durant l’ère coloniale, les chercheurs s’étaient évertués à trouver des pierres tombales avec inscription arabe, dans l’espoir que l’épigraphie servait ici aussi à établir la chronologie.
Cette preuve négative explique que les chercheurs coloniaux n’aient pu admettre crue Niani fût la capitale médiévale du Manding. Du reste, à l’époque, jamais des travaux de l’envergure de ceux entrepris par la mission guinéo-polonaise n’ont été effectués à Niani.
Aujourd’hui, l’analyse des objets exhumés et l’établissement d’une stratigraphie rigoureuse lors de la campagne 1968 permettent de dégager le cadre chronologique du développement urbain de Niani.
Voici les dates obtenues au Carbone 14 d’après quelques échantillons

  • Niani station no. 1, bas-niveau de la couche III = 550 ± 100 après J.-C.
  • Niani station no. 1, un des hauts niveaux du puits = 1570 ± 50 après J.-C.
  • Niani station no. 6D, le haut de la couche VI = 750 ± 100 après J.-C.
  • Niani station no. 6D, le haut de la couche VI = 860 ± 65 après J.-C.
  • Niani station no. 6D, le bas de la couche V = 915 ± 35 après J.-C.

Conclusion

Ces résultats si sèchement énoncés, appellent quelques commentaires : d’abord ils prouvent que le site est très ancien ; à la recherche des vestiges d’une ville qui s’est développée entre les XIIIe et XVIe siècles, les résultats obtenus permettent de remonter jusqu’au VIe siècle après J.-C. Résultats inattendus qui jettent une vive lumière sur la protohistoire sinon la préhistoire de la région mandingue de Niani. La date de 550 après J.-C. autorise dès lors à parler d’une civilisation Proto-Mandingue, contemporaine de la civilisation Ghanaïque de Koumbi-Saleh et de Tegdaoust en Mauritanie. Commentant ces dates, notre collègue le docteur Filipowiack écrit : « En somme, les limites chronologiques de Niani peuvent être fixées du VIe au XVIe siècle après J.-C. C’est un résultat inattendu et contre toute espérance. »
En fait, il n’y a guère à s’étonner, l’Afrique est une terre de vieille civilisation ; l’archéologie n’a pas fini d’étonner et de faire des révélations sensationnelles !
Les stations no. 1 et no. 6 sont les plus importantes connues à ce jour ; la première est l’emplacement de la ville royale et la seconde celui du quartier de marchands arabes « Larabousso », selon la tradition.
Les mille ans d’histoire (du VIe au XVIe siècles) qui vont de 550 à 1550 se trouvent condensés en quelques couches achéologiques dont l’étude a permis l’établissement d’une stratigraphie très fouillée. Cette stratigraphie nous donne d’ores et déjà la possibilité de proposer une classification de la céramique de Niani, par conséquent d’en faire la typologie.
La céramique constitue 95 %, des trouvailles faites in situ, c’est dire son importance dans la vie culturelle du Niani médiéval. Gräce à la stratigraphie, il est possible dès maintenant d’envisager l’établissement de la succession des cultures en fondant une grille chronologique.
L’archéologie aura pour but ici de permettre une reconstitution de l’histoire dans ses séquences chronologiques ; de restituer la vie matérielle que ni les traditions, ni les écrits ne décrivent.
Niani compte déjà trente-huit stations ou points dignes d’être fouillés ; le caractère dispersé de l’habitat tel que le laisse, entrevoir Al Omari est déjà prouvé.
C’est le lieu de dire que notre entreprise doit son succès à la collaboration de plusieurs chercheurs spécialisés : des pédologues, des géologues, des historiens et des traditionalistes ont puissamment secondé l’archéologie. La collaboration des populations environnantes a été des plus heureuses. Intéressés par la découverte de leur passé, « ceux de Niani » se sont prêtés à tous les questionnaires ; plusieurs stations ont été découvertes gräce aux indications des paysans et des chasseurs, parfaits connaisseurs de la brousse. Il n’est pas exagéré de dire que, hommes, femmes et enfants se sont tous mués en chercheurs avisés qui ont contribué, à accroïtre le lot des objets découverts en situant avec précision les lieux d’intervention. Les forgerons et les potières se sont prêtés gracieusement à ranimer sous nos yeux des fours métallurgiques et à nous montrer les diverses opérations qui aboutissent à la fabrication des vases en terre.

Notes
1. Mon travail de synthèse sur les traditions des différents centres historiques n’est pas achevé On peut dire cependant que la tradition de Kélé-Monzon est d’un haut intérêt puisqu’elle cite Bèrè-Moundana, le premier roi du Manding qui s’est converti à l’Islam (voir Maqrisi).
2. Le Kende-Mande groupe aujourd’hui les vieux cantons de Do et Kiri; Naréna et Tabon (en République du Mali) appartenaient au Kende-Mande, Do était le canton des Condé, Kiri celui des Keïta et des Konaté. Naréna serait le village natal du père de Soundjata, Nare Maghan alias Maghan Kon Fatta. Selon la tradition, le Dodougou (pays de Do) comptait douze villages : « Dodugu tan ni fila Ba Ko dugu nani » (douze villages du pays de Do et quatre villages sur la rive droite »). Ces quatre villages seraient des centres de peuplement Traoré. Dans le territoire exigu et montagneux du Vieux Manding, compris dans le triangle Kita-Siguiri-Bamako, les clans malinké formaient des communautés villageoises sans délimitation précise de territoire par clan.
3. Recherches Africaines, publication ronéotypée du Secrétariat d’Etat à la Recherche Scientifique, Conakry. Voir no, 3, 1972, une étude de Kémoko Camara « Le Sosso-bala », pp. 1 à 42.
4. Un étudiant guinéen, Kouyaté Namankoumba, originaire de Niagassola et membre de la famille gardienne du Soso-Bala a soutenu en 1970 à la Faculté des Lettres d’Alger, un brillant diplôme : « La tradition orale du Manding » Le jeune chercheur y a fait l’analyse de la tradition de Niagassola.
5. Soumaoro, au dire des traditionalistes, aurait découvert le Soso-Bala dans la forêt de Tiniman sur le Niger, non loin du village de Binè. Le génie du lieu lui enseigna l’art de jouer de l’instrument. Soumaoro fut le premier balafoniste du Manding ; on lui attribue l’invention de bien d’autres instruments de musique tels que

  • le singbin constitué par une corde tendue entre une branche d’arbre fichée en terre et un contrepoids maintenu dans la terre. Le singbin est un jouet des adolescents incirconcis.
  • le dan, sorte de guitare à six cordes tendues sur une calebasse ouverte formant caisse de résonnance
  • le siraman autre variété de guitare.
  1. 6. L’itinéraire des Condé me fait penser qu’anciennement tout le Manding sud portait le nom de Sankaran; au sud de Niani existe un village isolé des Condé, Dounoukolo. Les Keïta du Dioma affirment avoir trouvé les Condé en ce lieu, à l’époque où ils revinrent conquérir la région de Niani (au XVIe siècle). Le nom du fleuve, Sankaranin (petit Sankaran), peut suggérer que le grand fleuve Niger, dans son cours supérieur devait s’appeler Sankaran. Le fleuve a pu donner son nom à la province ou inversement. Du reste, les Tarikh de Tombouctou nous disent que l’Empire du Mali était divisé en deux régions militaires : la région-nord ou Soura et la région-sud ou Sankaran. Les Malinké désignent les Berbères et les Maures du terme de Souraka (gens de Soura ou gens du nord).
    7. Par le style, la technique de cuisson, cette belle pipe semble très ancienne. Le terminus a quo admis étant 1600. On peut estimer que, jusqu’au XVIIe siècle, les Condé étaient fixés à Binè. Fadama a pu être fondé au plus tôt dans le premier quart du XVIIIe, siècle.
    8. Le problème de l’emplacement de la capitale du Mali a fait couler beaucoup d’encre, notamment entre 1920 et 1930; signalons :
  • Les travaux de M. Delafosse : Haut-Sénégal-Niger, 1912, Paris; « Le Ghana et le Mali » dans le B E.C S H., 1924.
  • Vidal
    • « Un problème historique africain : le sujet de l’emplacement de Mali, capitale de l’ancien empire mandingue », dans le B.E.C.S.H., avril-juin 1923, pp. 251-268
    • « Le véritable emplacement de Mali », B.E.C.S H. d’octobre-décembre 1923, pp. 606-619
  • Niani ancienne capitale de l’empire mandingue. B.E.C.S H., octobre-décembre 1923, pp. 620-636.
  • Monteil. Les empires du Mali », B.E.C.S H., juillet-décembre 1929.
  • Mauny « Tableau géographique de l’Ouest africain ». Mémoire de l’I.F.A.N. 1961.
  1. 9. Voir :
  • T. Niane
    • Recherches Africaines, 1969, Conakry : « Niani, ancienne capitale du Mali », pp. 168-177;
    • Recherches historiques en Guinée. Horoya, mai 1970
  • Filipowiack
    • Africana 1966, l’article de sur Niani, pp. 116 et suivantes ;
    • Recherches archéologiques guinéo-polonaises à Niani en 1968. Nadbitka Z., t. XIV « Materalow Zachodniopomorskich ».
  1. 10. Traduction française page 21. Cité d’après Charles Monteil, page 442.

Contact: info@mande.net
© 1997-2008 Afriq*Access, Inc.All rights reserved.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.