Impact de COVID-19 sur les activités économiques : Des aviculteurs tirent la sonnette d’alarme

Avec la pandémie COVID-19 qui frappe de plein fouet l’humanité, ce sont plusieurs entreprises qui sont menacées de disparition dans le monde. 

La Guinée n’est pas en marge de cette situation où les PME subissent fortement l’impact de la pandémie, en raison des mesures d’urgences sanitaires.

Pour en savoir plus sur cette situation, qui suscite des vives inquiétudes chez les entrepreneurs locaux et qui affecte sérieusement l’économie mondiale, déjà à l’agonie, notre rédaction est allée à la rencontre d’un fermier pour s’enquérir des réalités sur le terrain. 

Michel Diallo, fermier à Kindia qui occupe actuellement le poste Secrétaire à la Communication et porte-parole de l’association nationale des producteurs de viande de volaille de Guinée, a accepté de se prêter à nos questions.

Pour ce guinéen qui est rentré au pays il y a une dizaine d’années, après avoir séjourné une trentaine d’années en Europe, cette période de pandémie COVID-19, est une dure épreuve pour les entrepreneurs, en particulier ceux évoluant dans le domaine agro-pastoral.

Dans cet entretien exclusif, il évoque la perturbation de leurs activités en raison des mesures d’urgences sanitaires, qui impacte négativement l’écoulement de leurs produits.

www.kababachir.com: Comment se porte votre corporation en cette période de pandémie COVID-19 ?

Michel Diallo: Le problème que nous avons, comme tout le monde, notre corporation est très touchée par l’impact de cette pandémie COVID-19. Vous avez des fermiers à l’intérieur du pays, qui ont des clients à Conakry, nous avons des clients qui nous réclament nos produits que nous ne pouvons pas livrer à Conakry.

Nous sommes une centaine de producteurs en Guinée. Si vous pensez qu’on peut produire 100 000 poulets par mois, faites le calcul pour évaluer la perte qui nous incombe. Nous avons des frontières qui sont fermées or la Guinée ne produit pas beaucoup de maïs. La plus grande quantité de mais nous vient du Mali, du Bourkina et de la Côte d’Ivoire. Avec la saison de pluie qui commence, le maïs va nous coûter très cher parce que nous n’avons pas eu le temps de faire nos stocks habituels pendant la période sèche. Donc ça va être une catastrophe

Vous évoquez des difficultés d’écoulement des produits de la volaille et même des produits agricoles. Comment vous faites actuellement pour s’en sortir quant on sait qu’il n’ya pas de chambre froide pour les conserver ?    

Moi je prends le cas de Kindia. Même si j’essaye de vendre au bas prix, la concurrence déloyale qui est ici par rapport à la qualité de ce que nous produisons pose problème. C’est ce que j’ai dis la dernière fois, ce qu’il faut, c’est d’aider les aviculteurs guinéens, parce que les organismes peuvent nous contrôler, ils peuvent venir ici pour voir comment nous élevons. Nous avons une concurrence déloyale du poulet importé dont on ne sait pas comment ils ont été élevés, comment ils sont nourris, comment ils ont été abattus, nous sommes un pays à plus de 90% de musulmans, nous devons donc consommer des poulets halals dans la logique des choses. Mais ces poulets nous viennent ici, on ne sait vraiment rien de ces poulets, il n’ya rien comme fiche technique qui les accompagne. Les gens vont dire, nous n’avons que ça. Ce que moi je voudrais dire, ce que vous n’avez plus que ça. Il y a encore des producteurs aujourd’hui qui veulent se battre pour mettre des poulets de la qualité riche en protéine animale. Les gens peuvent tomber malade, je ne dis pas que c’est les poulets qui les font tomber malade, mais vous savez il y a la salmonelose ………………Cette maladie est très dangereuse. Si vous prenez de poulet congelé, vous ne prenez que la partie consommée et vous gardez le reste pour la prochaine fois, vous avez le risque d’attraper la salmonérose et cette hygiène n’est pas contrôlée au niveau des marchés.

Mais vous avez aussi le pouvoir d’achat du guinéen qui reste très faible surtout en cette période pandémie COVID-18, les gens ne peuvent pas manger ce qu’ils veulent

D’accord ! Mais si on fait cette comparaison, on va se retrouver dans une situation qui n’est pas logique. Vous n’êtes pas obligé de manger du n’importe quoi, parce que vous n’avez pas de pouvoir d’achat. Si vous mangez un produit qui n’est pas salubre vous ne pouvez pas être en bonne santé. Il ne faut pas faire des illusions.

Maintenant si nous faisons la comparaison entre ce que nous produisons et ce qui est vendu en terme gustative, parce qu’il y a le goût, il y a la qualité de la viande que nous produisons, c’est incomparable. Quant on regarde bien parce qu’il parait que les poulets importés sont vendus à 25 000 FG. Nous, nous avons des poulets de 2 k et 2, 5 kg à 60 000 FG, c’est suivant le poids. Et là, nous n’appliquons pas la règle d’élevage. Un poulet nous coûte 45 000 FG à l’élevage. Donc nous ne gagnons que 15 000 FG et pas toujours  parce que si nous avons de problème de mortalité. Pendant cette pandémie nous avons perdu beaucoup dans notre chiffre d’affaires. Donc il faut que les guinéens comprennent qu’il faut manger à la hauteur des ses moyens. C’est surtout ce qui est important.

On a vu récemment des images insoutenables montrant des poulets pourris dans des conteneurs et au dépotoir de concasseur où des citoyens venaient s’en approprier. Comment vous vous réagissez au niveau de votre corporation ? 

D’abord on a été indigné parce que si vous voyez tout ça, c’est parce qu’on ne sait pas l’origine. Il parait qu’il y a des poulets qui font 6 mois en bateau avant d’arriver en Guinée. Est-ce que la chaine de froid est respectée jusqu’à destination, parce que c’est ça qui est important. C’est ce qui explique les poulets pourris qui ont été jetés. Moi j’ai vu à Kindia des poulets verts dans des plateaux qui sont vendus au bord de la route. Donc ces poulets verts sont venus de ce qu’on a récupéré à la décharge. Il parait qu’ils lavent avec de l’eau de javel. Vous imaginez ce que ça représente. Je trouve ça triste, voir des gens à la poubelle aller ramasser de la nourriture.

Vous évoquez des difficultés d’approvisionnement en matière première, notamment le maïs, dont la production nationale reste insuffisante. Mais il y a également l’acquisition des poussins, parce que vous vous aviez l’habitude de vous approvisionner en France. Comme on le voit, la saison qui s’annonce est très risquée avec cette pandémie qui impacte sérieusement les activités économiques ?

D’abord je vais rebondir sur le maïs. Il faut savoir que le maïs représente 65% de la nourriture de la volaille, donc c’est l’alimentation base.

Pour ce qui est de l’importation, nous avons aujourd’hui la chance d’avoir des couvoirs en Guinée. Nous avons même un membre de notre association qui a un battoir. Et nous, ce que nous voulons faire aujourd’hui, notre association nationale des producteurs de viande de volaille, ce que nous voulons faire, c’est d’avoir des abattoirs de proximité. C’est-à-dire que dans la ferme, vous avez un lieu où on va abattre dans des conditions d’hygiène optimale, emballé pour que les mouches ne se posent pas sur cette viande, que la poussière n’atteint pas cette viande. Ce qui fait que nous allons mettre à la disposition de la population des poulets de qualité.

Le but de notre association, après réflexion, c’est de dire que le guinéen ne mange pas très bien déjà et surtout, la volaille, on la mange pas bien. Et nous, comme nous avons la chance d’avoir une correspondance au Maroc, nous avons une Convention avec les plus grands producteurs marocains de volaille qui nous donnent des bourses pour aller en formation de la technique pour manager l’élevage des poulets de chair dans les pays chauds. Et nous avons envoyé plusieurs personnes. Tout récemment ceux qui sont partis sont des vétérinaires. Pourquoi nous avons envoyé des vétérinaires, c’est parce que nous avons besoins des vétérinaires. S’ils sont bien formés, ils ont la technique que les Marocains nous aident à avoir nous n’aurons pas ici de problème dans nos poulaillers parce qu’on m’a parlé de l’hygiène dans nos poulaillers. C’est pourquoi les préventions avec ces vétérinaires formés, nous permettent d’avoir une certaine assurance. Parce qu’en élevage, il n’y pas de règle absolue mais nous nous prenons toutes les précautions pour que les volailles que nous mettons sur le marché guinéen, soit de volaille de qualité.

Nous avons envi de faire de la Guinée, de N’Zérékoré à Boké, de Boké à Labé, de Labé à Maférinya en passant par Kankan, toute la Guinée, un pays producteur et consommateur de viande de volaille, pour qu’il ait beaucoup plus des producteurs des viandes de volaille pour la consommation locale.

Notre association est représentée un peu partout en Guinée. On n’est pas contre l’importation, mais il faudrait que ça soit la même qualité que ce que nous produisons. En ce moment là, on va jouer sur la concurrence chacun va faire son marketing. Nous ne pouvons pas contre l’importation.

Certains de vos collègues se plaignent de la tracasserie policière et les difficultés pour acheminer les produits à Conakry en cette période de pandémie, avec ces mesures d’urgence sanitaire.

Oui, c’est ce que je vous dis, ce sont les barrages qui nous ont asphyxiés parce que nous n’avons pas pu nous déplacer. On aurait pu avoir un couloir de sécurité pour permettre aux gens d’aller livrer. Moi j’ai tous les jours des clients qui m’appellent pour me demander votre prochaine livraison c’est quand. Depuis le mois de mars ils m’appellent jusqu’aujourd’hui  je ne sais pas quoi leur dire parce que nous n’avons pas de route pour aller leur livrer. Donc nos clients sont pénalisés, nous sommes pénalisés financièrement, les fermes sont saturées, c’est l’asphysie.

Dans ces conditions, comment vous parvenez à tenir le cap en cette période de COVID-19 pour maintenir votre personnel et éviter une faillite ?

On essaye de sensibiliser le personnel en leur disant écouter vous voyez la situation, vous allez vous reposer, nous avons plein de poulets que nous n’allons pas pouvoir vendre dans l’immédiat. Donc, dès la reprise, on va essayer d’arranger financièrement pour que chacun de nous puisse s’en sortir, parce que c’est indépendamment de notre volonté si on vous met au repos. Ils sont très compréhensibles, ils sont dedans, ils voient que c’est pour nous tous. Ils ne travaillent pas pour nous, ils travaillent pour eux, parce que c’est leur gagne pain. Donc on arrive à les sensibiliser pour qu’ils puissent accepter quelques semaines de repos comme ça, sur le plan comptabilité, ça nous permet de ne pas être trop étrangler.

Avez-vous pris contact avec le gouvernement pour d’ éventuelles mesures d’accompagnement, parce dans le plan de riposte que le Premier ministre a présenté, il y a volet appui aux PME en cette période de COVID-19 ?

A ma connaissance, nous n’avons pas été contactés. On nous a envoyé des documents à remplir, mais pour l’instant, nous n’avons pas vu  cet effet là. Aujourd’hui, nous attendons que le gouvernement réagisse, qu’il sache qu’en cette période de pandémie, où chacun a besoin de vitamine et ça serait très intéressant qu’il pense à nous pour nous aider à avoir un peu d’oxygène.

Qu’en est-il de vos produits agricoles, parce qu’on sait bien que vous disposez d’un grand domaine agro-pastoral à Killissi, à une dizaine de kilomètre de la Commune urbaine de Kindia ?

Avant le COVID-19, j’ai eu la chance d’avoir récolté parce que je fais l’agro-écologie maraichère. Je ne travaille que dans des bios, parce que je me suis rendu compte que les produits chimiques ont quand même des effets négatifs sur la santé. J’ai fais du maraicher, c’est comme mes poulets, ce sont des poulets qui sont nourris  de manière très très écologique. Sans me vanter, je suis aujourd’hui l’une des fermes la plus verte qui existe en Guinée parce que nous avons préservé la forêt, nous avons préservé les arbres et nous ne voulons pas de produits chimiques dans ces domaines-là. Et c’est ça qui est en train de nous aider à avoir des produits de qualité qui sont quand même très demandés.

Vous semblez quand même attirer quelques touristes au niveau de votre ferme agropastorale à Kilissi ? 

C’est une ferme agro-écologique pastorale de développement rural et de tourisme rural. Mon rêve est de pouvoir développer le tourisme rural pour permettre aux paysans de la ferme et même au delà, de profiter de cette aubaine de touristes qui pourront leur acheter ce qu’ils produisent. Ça permettrait aux gens de découvrir aussi une autre facette de la Guinée à travers les promenades dans les villages. Kindia est une ville touristique, nous avons des cascades, nous avons des rivières de qualité, nous avons le mont Gangan, si vous descendez du Mont Gangan, vous avez la ferme. Vous venez vous restaurer ce qu’un poulet bio de qualité, ça reste sur vos papilles et vous allez garder un souvenir sur Kindia et le poulet que vous avez mangé à Kindia.

On sait que vous avez séjournée en France depuis une trentaine d’année. Depuis 2009, vous avez décidé de rentrer investir en Guinée et vous vivez désormais la réalité de la vie économique dans le pays qui vous a vu naitre, après une longue absence. Quel enseignement tirez-vous de votre processus de réintégration en Guinée ?

C’est très difficile la réintégration. Il faut bien que les gens comprennent que nous avons immigré deux fois. C’est –à-dire, quand on est parti, on est immigré, quand on est revenu, on est immigré. Parce que la réintégration ici n’est pas facile, parce qu’on nous considère comme des ‘’Diaspo’’ qui est un mot pesoratif. Moi je suis guinéen, en Guinée. Quand je suis ailleurs, je suis ailleurs, quand je suis en Guinée, je suis guinéen, je ne suis pas diaspo dans mon pays.

Franchement je me suis battu pour ça. Moi je ne suis pas de Kindia, je suis de la Guinée, mais il n’y a pas beaucoup de personnes qui ne savent pas que je ne suis pas de Kindia. Je suis bien intégré, la ville m’a adoptée, j’ai adoptée la ville, sincèrement ça se passe bien. Ce n’est pas toujours facile, mais là j’ai un domaine qui est formidable et que j’ai envie de partager avec mes compatriotes que ça soit ceux qui viennent, que ça soit ceux qui sont installés en Guinée, que ça soit les étrangers qui sont en Guinée, j’ai envie des moments agréables avec des personnes qui ont envie de découvrir autre chose. Souvent j’organise des petits repas entre amis, ou avec des passagers qui ont envie de voir le site de Kilissi. D’abord mon poulet, lui il va s’appeler le poulet de Kilissi.

Vous avez fait un bon choix, en s’installant à Kindia, qui est une ville d’agrumes où il y a beaucoup d’opportunités d’investissements     

Tout à fait ! ici, que ça soit sur le plan touristique, que ça soit sur le plan restauration, sur le plan agricole, sur le plan de l’élevage c’est une région qui répond très bien. Ici si on veut faire des poulets de qualité c’est possible. L’agriculture aussi se porte très bien, on peut tout faire en Guinée, mais à Kindia en particulier. Que ça soit l’ananas, que ça soit la papaye, tout ce que vous voulez faire, vous pouvez le faire à Kindia. C’est une chance que j’ai eue d’avoir ce domaine-là à Kindia et pour rien au monde je ne vais pas vendre un mètre carré de ce domaine.

Nous sommes au terme de notre entretien, quel message avez-vous à lancer à vos clients, aux autorités ou aux guinéens dans leur ensemble?

Le premier message, je vais m’adresser surtout à nos compatriotes. Je vais leur dire, consommons ce que nous produisons.

C’est-à-dire, la tendance a parlé d’importer. Il faut savoir que le produit importé n’est pas toujours la meilleure qualité qu’on croit. Donc je demanderai aux clients qui disent qu’ils n’ont pas de portefeuille assez lourd, de faire vraiment un effort de goûter nos produits et les produits fais par leurs frères, par leurs sœurs, parce qu’il n’y a que comme ça qu’on peut aider les petites et moyennes entreprises et les associations agricoles à se développer. Moi j’ai eu la chance c’est des léonais qui sont venus prendre mes poulets pendant ce moment là, j’avais des poulets je ne savais pas qu’est ce que j’allais faire. Si nos compatriotes serrent la ceinture, ils vont s’habituer. Moi j’ai des familles qui disent qu’ils ne vont plus manger de poulet importé. Moi j’ai des gens à Kindia, qui m’achètent des poulets qui me demandent de bien les congelés qui envoient à leur famille à Conakry. Les gens-là n’ont pas à acheter des poulets importés. S’il est à la hauteur de ce que nous produisons, j’insiste la dessus, nous ne sommes pas contre, mais il faudrait que ça soit à valeur égale.

Aux autorités, nous leur demandons de nous faire une campagne pour le maïs comme ils l’ont fait pour les anacardes. Ça, ça serait formidable. Inonder le marché guinéen de maïs. Si nous avons le maïs  mon cher, je vous assure vous allez avoir des poulets de qualité à des prix abordables sur le marché, parce que,  ce qui nous pénalise, c’est le fait que nous importons le maïs. Le guinéen ne produit pas beaucoup de maïs. Le Mali, ils ont fait des irrigations énormes avec l’eau de notre fleuve (Niger) et ils nous envoient des maïs qui nous coûte cher, c’est quand même le comble.

Entretien réalisé par Abdoul Wahab Barry, www.kababachir.com

 

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