INTERVIEW DE MAMADOU BAADIKO BAH PRESIDENT DE L UFD

Au journal guinéen Le Lynx numéro 1265 du 11 juillet 2016

QUESTION : Vous rentrez de Paris où vous avez animé une conférence à l’Assemblée nationale sur les relations franco-guinéennes, à la l’initiative de la 3e Dynamique. On est vite tenté de vous demander comment elles se portent, ces relations ?

REPONSE : Nous avons revisité l’histoire assez tumultueuse des relations entre la France et son ancienne colonie depuis le vote historique du 28 septembre 1958. Nous avons relevé que l’Etat de guerre entre les deux pays a cessé depuis 1977 après l’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing à l’Elysée. Mais c’est après 1984 et la chute du régime dictatorial et sanguinaire du PDG que ces relations se sont énormément développées et amplifiées, dans tous les domaines. Du point de vue économique, la France est fortement présente dans ce qui reste de l’économie guinéenne : les banques, les assurances, la distribution de produits pétroliers, la cimenterie, la gestion portuaire et aéroportuaire, etc. La coopération technique et la formation touchent tous les secteurs prioritaires : éducation, santé, agriculture, élevage, transports, agriculture, administration, justice, police, armée, etc. Il faut souligner que malgré les lourds sacrifices consentis par la France en faveur de la Guinée, toute cette aide n’a pratiquement servi à rien. Après le passage d’un projet financé par la France, tout s’effondre et il n’en reste rien. En 1984, la France qui avait récupéré la Guinée « au prix de la casse » n’a pas voulu voir que notre pays ne pouvait pas se reconstruire sans faire un véritable bilan et tirer les leçons des 26 ans de pouvoir du PDG. Une conférence nationale, Vérité justice et réconciliation aurait été la voie royale pour prendre un vrai départ. Mais au lieu de cela, on a voulu poser un pansement et des points de suture sur une plaie purulente.  Cette assisse, selon eux n’aurait pas été qu’un simple mimétisme de ce qui s’est passé ailleurs (Bénin, Congo, Mali, Zaïre, etc.) car de tous ces pays. Ils ont ainsi occulté que la Guinée, sortie meurtrie du règne du PDG, était le pays qui en avait le plus besoin. Mais beaucoup d’acteurs politiques de l’époque et la France elle-même, n’avaient aucune envie de voir certains événements dans lesquels ils avaient des responsabilités, mis au grand jour. Cet impératif d’une conférence nationale est toujours d’actualité, si nous voulons que la Guinée sorte de ce cycle de  soixante ans de décadence et de misères pour son peuple.

Au plan politique, la France s’est étroitement impliquée dans la résolution des problèmes politiques internes et dans le processus électoral, au point d’avoir été accusée par certains, de parti-pris en faveur du pouvoir en place.

Ceci dit, vu les nombreuses visites que se rendent les chefs d’Etat français et guinéen, on peut estimer que de leur point de vue, les relations entre la France et la Guinée sont au beau fixe.

QUESTION : La conférence devait permettre de trouver une réponse à la question « Comment consolider les relations franco-guinéennes ? » Quelles sont les propositions que vous avez faites ?

REPONSE : Nous avons plaidé pour que les deux parties tirent des leçons de l’échec de leur coopération. En premier lieu, la France en tant que donateur doit veiller à ce que son aide parvienne effectivement à ses véritables destinataires, les populations misérables qui en ont grandement besoin. L’aide ne doit pas être dissipée ou détournée par la bureaucratie administrative ou les dirigeants politiques. Les ONG françaises doivent être bien encadrées; les projets doivent être bien étudiés avant leur lancement sur le terrain et doivent être rigoureusement suivis. Côté guinéen, il faut que nous soyons plus responsables en réalisant qu’aucun pays n’est obligé de nous aider. Si on nous aide, nous devons tout faire pour que les populations aient conscience de leurs responsabilités et qu’elles ne considèrent pas cette aide comme un simple don susceptible de se renouveler éternellement. Bref, nous devons mériter l’aide de nos amis, quels qu’ils soient.

QUESTION : Après près de 60 ans d’indépendance, pensez-vous que la France continue à avoir une quelque responsabilité dans la façon dont la Guinée est gérée ? Si oui, comment elle se manifeste ? 

REPONSE : Nous avons parlé plus haut de l’implication (déjà ancienne) de la France dans le processus politique guinéen. Mais il ne serait pas juste d’accuser la France de tous nos maux. Nous devons d’abord nous interroger sur nos comportements : voulons-nous servir les intérêts de notre pays ou nous servir à travers la coopération ?

QUESTION : Parlant de coopération rénovée entre les deux pays, vous avez dit je cite « la préférence, oui ; la chasse gardée ». Expliquez-nous.

REPONSE : Nous voulons que dans la coopération entre nos deux pays, l’on parte du constat que, pour des raisons historiques et culturelles, la France est un partenaire privilégié. Mais ces relations doivent sortir du carcan de la sinistre « Françafrique ». Nous ne pouvons plus être dans l’exclusive coloniale. Aucune entreprise française ne doit bénéficier en Guinée d’un monopole. La

saine concurrence est porteuse de progrès et évite de faire prospérer la corruption et les accointances douteuses. Nous devons entretenir de saines relations d’Etat à Etat et non pas des complicités de réseaux plus ou moins mafieux et de copinage coupable entre les dirigeants ou avec les entreprises françaises. C’est ainsi seulement que les anciennes colonies françaises pourront se développer et constituer de bons partenaires économiques pour la France qui en a bien besoin elle aussi avec la grave crise qui frappe l’économie mondiale. Une aide bien dispensée permettrait de résoudre nos problèmes et éviter à la France d’avoir à assumer ce rôle ruineux de pompier comme en Côte d’Ivoire, au Mali, en Centrafrique ou d’être contrainte de secourir en haute mer des millions de migrants africains poussés par la misère et le désespoir. Les dirigeants français doivent comprendre que ce sont les pratiques de la « Françafrique » dénoncées plus haut, qui amènent les jeunes africains à rendre injustement la France responsable de tous les maux de l’Afrique. Les Africains doivent d’abord sen prendre à eux-mêmes pour ce sous-développement et  cette décadence sans fin, à l’instar d’Haïti.

QUESTION : Selon vous, ces relations rénovées doivent avoir des objectifs prioritaires…

REPONSE : Dans les conditions actuelles, notre tâche prioritaire c’est l’éducation. Ce n’est que le sauvetage de l’éducation qui pourra nous permettre d’éradiquer l’analphabétisme, de former des cadres et des entrepreneurs compétents et conscients, capables d’impulser la reconstruction de l’Etat et de promouvoir le développement économique. En second lieu il faut redynamiser le développement rural qui touche des millions de paysans. Une coopération rénovée avec la France trouverait là un bon champ d’application.

QUESTION : La Guinée était déjà dans une mauvaise passe, mais depuis l’entame du second mandat d’Alpha Condé les crises se multiplient, y compris au sein du parti au pouvoir où on assiste à des exclusions de hauts cadres. Le RPG arc-en-ciel est-il en train de récolter ce qu’il a semé ?

REPONSE : Oui. La situation politique, économique et sociale de la Guinée doit être regardée dans sa continuité depuis 1958. Comme nous l’avons toujours dit, en 1958 après l’indépendance, ce territoire n’était qu’une nation en devenir. Par la faute ou l’incapacité de  ses dirigeants et de ses élites, la Guinée n’est aujourd’hui qu’un assemblage de communautés ethniques, pas une véritable nation dans laquelle les gens reconnaissent une communauté de destin. Le débat qui a éclaté récemment au RPG montre crûment que le « Guinéen » n’existe pas dans la tête de beaucoup de politiciens ; on est Maninka, Pullo, Sosso, Kpele, Kissi, Toma, Coniagui, ou d’autres minorités dont on ne parle même plus. Tout le système politique aujourd’hui repose sur les combinaisons ethnicistes. La quasi-totalité des  dirigeants politiques le pratiquent tout en le niant. Mais avec la crise qui secoue le RPG-Arc-en-Ciel, il n’est plus possible de nier ce fait. Et comme partout ailleurs, l’idéologie ethniciste repose sur la division communautaire, l’accaparement des ressources de l’Etat par le groupe qui contrôle son appareil. Le système est fait de népotisme et de prédation pour les tenants du pouvoir et d’exclusion pour ceux qui sont à l’extérieur du cercle. Ce système n’est pas orienté vers le respect de la chose publique et la participation de tous les citoyens à la direction des affaires du pays pour un développement réel et harmonieux.  Chacun en profite puisque « c’est notre tour ». Personne ne doit s’étonner qu’un tel Etat, si riche soit-t-il, soit ruiné au bout de quelques années. C’est implacable. Et dès qu’il n’y a plus à rien à « bouffer » et que les gens de toutes parts réclament bruyamment « leur part », il est normal qu’il y ait des crises plus ou moins violentes. Il est important de souligner que c’est une logique de système, indépendamment de la question de savoir quel groupe détient actuellement le pouvoir. C’est un système voué à l’effondrement, à la faillite.

QUESTION : Que vous inspirent les récents événements dans la préfecture de Mali où à travers le colonel Issa Camara, la question sur les relations civilo-militaire refait surface ?

REPONSE : Ces événements constituent un dur réveil pour nous tous. En effet, il nous avait été dit que la plus grande réussite du Président Alpha Condé était la reforme des services de sécurité. A présent, nous voyons clairement que cette reforme est un échec, car les forces de sécurité ne sont toujours pas maîtrisées. Elles se montrent capables de commettre les pires exactions et des pillages à l’encontre des populations civiles. Les pratiques antérieures demeurent, avec tous les dangers que cela comportent pour une population sans défense et au bord de la révolte. Tant que nous aurons des forces de sécurité comprenant des « enfants gâtés » chargés de la sécurité présidentielle, des forces de maintien de l’ordre suréquipées et choyées, à côté d’une armée clochardisée, vivant dans la misère et le dénuement, aucune reforme sérieuse ne pourra être couronnée de succès. De plus, il faut relever que nos forces armées dans leur composition communautaire, sont semblables à celles du Togo d’Eyadema, ce qui est encore un autre problème ne favorisant pas l’intégration nationale.

QUESTION : Il y a aussi les révélations d’une ONG sur de forts soupçons de corruption qui impliquent le fils du Président. Le gouvernement apporte son démenti et demande des preuves. Que cela vous inspire ?

REPONSE : Vous abordez là une question très importante qui nous interpelle tous. En effet, nous avons suivi cette affaire dans la presse internationale. Ce que je trouve intéressant à noter, c’est la réaction comparée des deux pays concernés, la Guinée et le Libéria. Dans ce pays, le président de l’Assemblée nationale et le chef du parti au pouvoir ont été arrêtés. En Guinée, la justice réclame à Global Witness des preuves de ce qu’elle avance. En somme, chez nous on considère que face à ces accusations extrêmement documentées et précises, c’est l’affaire de l’ONG et non la nôtre. C’est très grave. Nous vivons dans une situation où d’incessants scandales à répétition sont révélés au public et il ne se passe rien. Cela va en droite ligne des pratiques habituelles chez nous : « les chiens aboient, la caravane passe ». Nous avons récemment écouté les graves accusations d’une militante de la première heure du RPG, Madame Doussou KONDE sur les pratiques prédatrices débridées en cours dans notre pays. Décrivant un système qu’elle connaît de l’intérieur, elle a cité des noms et décrit des filières de détournement. De deux choses l’une, ou il y a des plaintes déposées par les mis en cause pour diffamation ou la justice se saisit des affaires révélées ; sinon cela équivaudrait à reconnaître qu’elle dit vrai et ce serait encore plus dramatique pour notre pays. Nous avons vu récemment comment l’ancien directeur de l’ARMP (Marchés publics) a été remercié. Il a été longtemps accusé de corruption à travers les innombrables marchés de gré à gré. Mais curieusement, au lieu des poursuites judiciaires en règle, il a été simplement démis de ses fonctions. L’impunité est toujours de rigueur. Jusqu’à ce jour, on refuse obstinément d’appliquer les dispositions de l’article 36 sur la déclaration de patrimoine des dirigeants. Aucune institution de contrôle n’a déposé de rapport public sur la gestion des deniers publics depuis bientôt dix ans. Si nous ne voulons pas que notre pays soit comparé au Zaire de Mobutu Sese Seko de triste mémoire, il faut qu’il soit mis fin immédiatement à  ces anomalies, d’autant plus que le pays est exsangue et le peuple se meurt de famine et de misère et la jeunesse est désespérée.

Ces affaires de corruption dans les contrats miniers et ailleurs dans la sphère publique m’amènent à parler de notre système électoral. Comme on le sait, à l’occasion de chaque campagne on assiste à une telle débauche de moyens et de corruption d’électeurs au point qu’on se demande si la Guinée peut encore être qualifiée de pays pauvre. Les partis politiques recherchent « des partenaires » de toutes sortes pour les aider, mais c’est au prix de graves hypothèques sur les ressources du pays et son avenir. Chaque fois qu’on peut, on amasse des fortunes volées « pour préparer l’avenir », c’est-à-dire les futures campagnes électorales – à l’américaine. On n’a jamais voulu appliquer les dispositions du Code électoral qui plafonne les dépenses de campagne et les

soumet à un contrôle à postériori. Ce viol des lois met notre pays en danger de tomber sous la férule du crime organisé (narco-trafiquants, mafias locales ou internationales quelconques). Il est illusoire de parler d’élections libres, d’institutions démocratiques et d’Etat de droit dans ces conditions. Prenons le bon exemple vivant du Burkina Faso où il est même interdit par la loi électorale d’offrir un tee-short ou un gadget quelconque pendant la campagne électorale ; c’est le débat d’idées qui doit emporter l’adhésion des électeurs.

QUESTION : On ne peut pas terminer sans parler de votre parti et de votre alliance avec le RPG Arc-en-ciel à la veille de la dernière présidentielle…

REPONSE : Après avoir été dans l’opposition depuis des années, nous avons accepté la main tendue du Président Alpha Condé. Sur la base de ses promesses de changement du style de travail, de lutte accrue contre l’impunité et d’ouverture vers toute la communauté guinéenne, nous avons estimé que nous pourrions apporter plus dans la construction du pays en émettant des avis de l’intérieur, avec plus de chances d’être entendus. C’est dans cette logique que nous travaillons. Nous continuerons à soutenir toutes les initiatives positives du pouvoir en vue d’améliorer la situation des populations et mieux construire l’avenir, mais nous ne manquerons pas de relever toutes les insuffisances et les manquements que nous constaterons. Par exemple, nous n’avons pas manqué de souligner que ce n’est pas un gouvernement de « super technocrates » qui peut s’attaquer aux problèmes dramatiques de notre pays. Les résultats sont là : après six mois d’exercice, ce gouvernement n’a réussi qu’à augmenter les impôts et à rendre la vie quasiment impossible à des millions de Guinéens. La fameuse relance économique est toujours pour demain

VOTRE DERNIER MOT…

En évoquant l’histoire de près de soixante ans d’indépendance, on doit reconnaître que la Guinée est au fond du gouffre et qu’elle ne s’est jamais relevée des conséquences de la rupture brutale avec la France. Aujourd’hui, nous sommes installés dans une impasse totale qui ne peut plus perdurer sans entrainer de graves conflits menaçant l’existence de la Guinée en tant qu’Etat unitaire. Nous n’avons pas d’Etat. Celui-ci doit être bâti. Il est temps que les élites du pays se retrouvent sans exclusive pour se pencher sur notre douloureux passé afin, de bâtir ensemble un avenir meilleur. Je vous remercie.

Propos recueillis à Conakry le 28 juin 2016 par Thierno Alassane DIALLO pour Le Lynx

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