La transition vue par un activiste des droits de l’homme : « La Guinée n’a pas droit à l’erreur…»

Mamadou Kaly Diallo, Consultant Baïonnette intelligente, s’exprime sur la situation des droits de l’homme depuis l’avènement du CNRD au pouvoir.

Dans un entretien exclusif qu’il a bien voulu accorder à notre rédaction, cet activiste des droits de l’homme qui s’est réjoui des premiers actes posés par le Président de la transition, notamment la formation du nouveau gouvernement, ‘’plaide pour une prise en charge médicale’’ des certaines victimes des violences politiques’’ dont certains continuent encore à souffrir.

Lisez l’interview de Kaly Diallo :

www.kababachir.com: M. Kaly Diallo Bonjour

Kaly Diallo : Bonjour

Près de deux mois après l’avènement du CNRD au pouvoir, quelle est votre lecture de la transition en cours dans notre pays, en tant qu’activiste des droits de l’homme ?

D’abord on a entendu un discours plein d’espoir du Colonel Mamadi Doumbouya. Un discours de rassemblement, un discours qui a dénoncé les maux qui minaient la société guinéenne que nous nous avons toujours dénoncé, telle que l’instrumentalisation de la justice. Aujourd’hui, depuis l’arrivée du CNRD, nous en tant qu’activiste des droits de l’homme, il y a des actes posés auxquels nous sommes très contents.

Il y a eu d’abord la libération des détenus politiques. Vous savez qu’il y avait beaucoup de détenus politiques qui étaient arrêtés de façon arbitraire et qui étaient détenus de façon illégale. Nous n’avions cessé de dénoncer et de réclamer leur libération. Le CNRD est venu, il y a eu la première libération, ensuite il y a eu des cas présentés. Ça, c’est un acte de soulagement. Mais on a vu aussi le recueillement au cimetière des martyrs du Président du CNRD et une forte délégation pour venir exprimer leur compassion. Ce qui est très important, très touchant à l’endroit des victimes et des parents des victimes d’autant plus que l’ancien régime qui avait orchestré tout cela niait ces actes-là. Donc le CNRD est venir compatir et aller mieux jusqu’à organiser une rencontre la semaine dernière avec les familles, les parents des victimes et les victimes elles-mêmes avant de promettre que la justice sera la boussole qui orientera désormais tous les citoyens guinéens. Pour le moment, à part certaines bavures policières, nous n’avons pas constaté des violations des droits de l’homme à grande échelle. C’est vrai qu’il y a eu cet acte déplorable dans les locaux de Djoma fm. Ce qui est contraire au respect de la liberté de presse, qui viole les dispositions de la loi L002 sur la liberté de presse. Ensuite, on a aussi déploré l’incident intervenu récemment au Pont 8 novembre, mais je crois savoir que des dispositions ont été prises parce que le lendemain on a suivi un communiqué qui a supprimé tous les barrages pour éviter des tels dérapages. C’est vraiment des actes salutaires. A date, nous n’avons pas enregistré des graves violations des droits de l’homme, parce qu’ailleurs tous ces anciens dignitaires auraient pu être arrêtés. Mais jusqu’à présent il n’y a eu que la confiscation de leurs documents de voyage, une mesure conservatoire. Ça s’inscrit dans le cadre du premier discours du Colonel qui dit que désormais c’est la justice qui sera la boussole qui orientera tous les citoyens guinéens.

Avec la charte, il a réitéré, il y a eu tout un chapitre consacré au respect des libertés publiques et droits fondamentaux, les droits de l’homme de l’article 18 à 39. Mais surtout il a réitéré que la Guinée respectera tous ses engagements à l’international. C’est-à-dire, la déclaration universelle des droits de l’homme, la charte des Nations-unies et le pacte international relatif au droit civil et politique. Donc ça, c’est des actes vraiment encourageants. Pour le moment, nous saluons et encourageons les actes posés.

Il y a e également la levée du couvre-feu dans le cadre de la lutte contre le COVID-19. Est-ce que ça vous rassure un peu ?

  Bien sûr, c’est très important, parce que l’année 2020-2021, il y avait de paradoxe sur le comment respecter les gestes barrières sans porter atteinte aux libertés. Alors que les libertés publiques, c’st un enjeu de taille, un défi énorme, un peu partout à travers le monde d’autant plus que la Covid-19 est la pandémie qui fait beaucoup de ravages à travers le monde. On a constaté beaucoup de bavure policière, après beaucoup de restrictions, c’est-à-dire, la liberté d’aller et de venir. La liberté d’aller se mouvoir. Et vous avez vu les manifestations par rapport même au pass sanitaire et au respect des gestes barrières.

Encore une fois, ça été un soulagement dont se réjouissent les citoyens guinéens. J’ose espérer que sur le plan sanitaire aussi nous recevrons la confiance et que nous pourrons vaincre cette pandémie qui fait des ravages un peu partout à travers le monde. Et qui a contribué à restreindre les libertés publiques mais aussi et surtout à imposer même une sorte d’austérité aux citoyens en Guinée et ailleurs.

On a vu cette sortie de l’Ambassadeur de la paix El hadj Djériba Diaby, qui a une toute autre lecture des crises socio-politiques qu’on a connu en Guinée, notamment les causes des conflits. Est-ce que vous partagez son avis ?

  En tant qu’Ambassadeur de la paix, je pense que parlant de la paix, des conflits, je pense que le Doyen a totalement raté cette sortie. C’est un être humain, aucun homme n’est pas parfait.

Je crois qu’il faut retenir que les causes des conflits sont entre autres, la mauvaise gouvernance, la gestion inéquitable de la chose publique, c’est la violation des droits de l’homme, c’est l’interventionnisme des forces extérieures à l’intérieur d’un Etat, c’est l’exclusion et tant d’autres.

Si le Doyen dit que le problème de la Guinée se limite deux communautés, à savoir les peuls et malinkés, je dis non ! le problème de la Guinée n’est pas un problème communautaire, c’est plutôt un problème politique. Les violences enregistrées depuis 1958 ce sont des violences d’Etat. Pour retrouver l’unité de la nation il faut obligatoirement passer par une commission vérité, justice- et réconciliation nationale.

Il y a eu beaucoup de violences qui ont été commises au nom de l’Etat pendant les différents régimes. Ceux qui ont commis les exécutions sommaires pendant le régime de Sékou Touré, ce sont des violences d’Etat, les douloureux évènements de 4 juillet 1985, où plusieurs officiers malinkés ont été tués par le régime du Général Lansana Conté, ce sont des violences d’Etat, les évènements de 2006 et janvier et février 2007, ce sont des violences d’Etat, le massacre du 28 septembre où des crimes contre l’humanité ont été commis par les forces de défense et de sécurité avec des dizaines de femmes violées publiquement, ce sont des violences d’Etat, de même que les centaines des jeunes tombés sous les balles des forces de défense et de sécurité lors des manifestations politiques pendant le régime d’Alpha Condé, ce sont les violences d’Etat. C’est pourquoi je dis encore une fois le problème de la Guinée ne doit pas être ramené à un problème communautaire, surtout qu’on a un souvenir amer avec cette histoire de ‘’l’eau empoisonnée’’ en 2010 dont on connait les conséquences sur le tissu social, qui a affecté sérieusement le bon vivre entre les citoyens guinéens et qui avait entrainé des pertes en vies humaines et des dégâts matériels importants. Il y a eu également le massacre de Zogota et de Womey.

Encore une fois, pendant ces 63 ans de la Guinée, il y a eu beaucoup de violences, beaucoup de manquements, mais il faut encore analyser de façon objective, parce que tous les guinéens ont été victimes de ces violences d’Etat.

Aujourd’hui nous devons faire très attention, il faut plutôt faire la promotion des valeurs en dehors de toute sensibilité éthique et régionaliste, communautaire. Mais il s’agira de se poser la question quelles les causes des conflits et comment y remédier.

Selon les spécialistes, il y a les quatre ‘’n’’ des conflits.  D’abord il y a des conflits naturels qu’on a vu qui sont naturels, il y a des conflits qui sont nécessaires, parce que des conflits bien gérés permettent de développer des bons rapports après la gestion. Ce qui fait qu’aujourd’hui il y a prévention, gestion et la transformation des conflits. Ensuite, il y a des conflits normaux qui sont normaux d’autant plus que même en prenant la civilisation, vous verrez que c’est des conflits qui sont à des catégories de civilisation. Enfin, il y a des conflits neutres. Ce sont des conflits qui peuvent arriver en toute impartialité sans distinction de race ou d’ethnie, pas que les gouvernés ou les gouvernants. Et quand vous partez sur la base de cette compréhension de la nature des conflits, vous comprendrez aisément que le problème de la Guinée est loin d’un problème communautaire. A mon avis, il faut éviter ces genres de propos d’El hadj Djériba Diaby, c’est un discours raté.

Vous qui avez pris part à plusieurs reprises des séances de formations regroupant des agents des forces de défense et de sécurité et les représentants des jeunes de l’axe, sur l’encadrement des manifestations politiques, quelle est votre lecture du rapport civilo-miliaire après l’avènement du CNRD au pouvoir ?

Il faut se dire que le rapport s’est beaucoup amélioré. Encore une fois, il y a beaucoup de gestes parlants. Même si ce n’est pas l’avis de tout le monde, le non-respect de la Constitution de 2010 et le changement constitutionnel a été à l’origine des conflits qu’on a connus ces deux dernières années et qui a amené l’armée à prendre le pouvoir. Vous avez vu la ferveur des citoyens guinéens après la prise du pouvoir par le CNRD, le 5 septembre dernier. C’est pour dire qu’il y avait un manque à gagner à leur endroit. Il y avait une soif de liberté de sorte que les citoyens se sentaient opprimés et vous avez vu la manifestation de joie, le déferlement sur les principales voies publiques, qui a renoué un certain rapprochement entre les forces de défense et de sécurité et les citoyens. Mais les actes posés aussi par le Colonel Doumbouya ont favorisé ce rapprochement. N’oubliez pas que les deux militaires qui avaient été reconnus coupables de bavures après la prise du pouvoir, avaient été radiés de l’armée et traduits devant les tribunaux. Donc, ça créé une sorte de confiance et souvenez-vous, lors de son premier discours, le Colonel Mamadi Doumbouya a promis que le CNRD évitera toutes les erreurs du passé. En tout cas cette promesse est en adéquation avec les actes posés. C’est une rupture et vous avez vu le rapprochement entre les citoyens et les forces de défense et de sécurité. Nous nous avions vu cela très tôt et on a commencé à mettre en relation, à travers les formations mixtes, les acteurs, les leaders, les manifestants, les citoyens civils, les forces de défense et de sécurité pour tisser des relations afin de permettre une gestion pacifique des manifestations et des revendications sociopolitiques du pays et cette bavure que nous n’avons pas manqué à dénoncer. Vous vous souvenez de cette femme qui a été utilisée comme bouclier humain à Wanindara par les forces de défense et de sécurité. Mais vous avez vu ça montré la position impartiale que nous défendions parce que lors de la prise de fonction de l’actuel ministre de la sécurité, Bachir Diallo, il a clairement dit que ce maintien d’ordre pendant ces dix dernières années que c’est un maintien d’ordre qui n’a pas obéit, qui n’a pas respecté les principes du maintien d’ordre. Et c’est ce qu’il faut changer maintenant.

Les guinéens commencent à découvrir peu à peu le visage du nouveau gouvernement avec une nomination au compte-goutte. Quelle est votre analyse la dessus ?

C’est qu’avec cette nomination, on sent de l’équilibre ethnique et régionaliste. Et c’est ce qu’il faut saluer. Parce que vous savez que la crise de confiance commence par le décalage entre l’engagement, la parole donnée et le non-respect de l’engagement. Je pense que cette nomination, en ce qui concerne les ministres, ça tient compte de cet équilibre-là. Qu’on le dise de façon ouverte ou non, la Guinée, à nos jours, en a vraiment besoin.

Nous savons les conséquences de la stigmatisation, de l’exclusion pour s’inscrire dans cette logique de ressemblance de tous les guinéens, qui pourraient contribuer à corriger beaucoup de tars des régimes précédents. Tenir compte de l’équilibre régionaliste, c’est important et c’est un acte salutaire.

Je pense que le CNRD s’inscrit dans cette logique à travers la déclaration lors de la prise du pouvoir et l’acte posé.

Les tractations se poursuivent au niveau des couches socioprofessionnelles pour la composition des membres du CNT. Où en sommes-nous avec les défenseurs des droits de l’homme ?

En toute sincérité, à l’image de ce que vous voyez dans toutes les plateformes, c’est la même problématique au niveau de la désignation des représentants au niveau des organisations des droits de l’homme pour le CNT. Je le déplore. Je pense que le CNRD doit même prendre la mesure au sérieux au risque d’aller à une sorte de pourrissement qui pourrait se retourner même contre le CNRD et retarder les choses si le CNRD ne fais pas attention. A l’allure où vont les choses, ça risque de prendre beaucoup plus de temps et ce n’est pas bon à mon avis. En tout cas je souhaite vivement, que l’honneur et l’acte du Colonel Mamdi Doumbouya, en tant que libérateur, l’honneur qu’il a eu, que cet honneur-là reste. C’est pour cela, à mon avis, il faut aller avec une durée de transition raisonnable. Parce qu’il ne faut pas occulter, et ça avec beaucoup de résistance, beaucoup de fermeté, parce que la Guinée a la culture de la démagogie, la culture de l’instrumentalisation, la création des personnes occultes, les mêmes personnes qui nous disaient hier, que c’est le Tout Puissant Allah qui nous a donné Alpha Condé, aujourd’hui où sont-elles? Nous nous disons qu’il faut respecter la constitution pour favoriser la culture de l’alternance en Guinée. Je pense qu’à mon avis, Alpha est un déchu et que le CNRD pourrait prendre la mesure de la chose en fixant même les critères qui pourrait faciliter le choix parce que le consensus risque d’être très difficile et plus long que prévu.

A la lecture de cette nomination partielle, on a l’impression que les partis politiques et la société civile ne prendront pas part à ce gouvernement. Pensez-vous que leur présence soit nécessaire ?

Je pense qu’il n’est dit pas forcément que les partis politiques participent au gouvernement. Moi je pense que ce que le CNRD pourrait nous faire c’est d’organiser les élections libres et transparentes pour qu’au sortir de cette transition, avec un délai raisonnable, qu’il y ait des dirigeants issus des élections démocratiques, qui auront la légalité et la légitimité pour engager des reformes parce qu’on ne peut attendre le CNRD de tout, ils ne pourront pas. Que les partis politiques participent au gouvernement ou pas. Au CNT, on sait qu’ils prendront part.

En tant que défenseurs des droits de l’homme, comment vous avez réagi à la situation de cette femme qui a été victime d’un viol collectif de la part des deux médecins et dont l’état de santé a nécessité une évacuation à l’étranger ?

Le viol en tant que tel est un fait criminel, mais le viol collectif est un crime contre l’humanité. Et ça va jusqu’à la compétence de la Cour pénale Internationale (CPI). J’ose espérer que les auteurs seront punis à la hauteur de leur forfaiture.

Nous sommes au terme de notre entretien, quel est votre mot de la fin ?

Encore une fois je souhaite que le CNRD, dans sa logique de réconciliation, dans sa logique de rétablir les victimes dans leurs droits, je plaide humblement pour que le Président de la transition puisse prendre sa responsabilité pour évacuer les cas d’urgence des personnes victimes des violences politiques. Je pense que ça serait un acte salutaire qui contribuerait à la réconciliation nationale qui passera forcément par une commission justice-vérité et réconciliation nationale.

M. Diallo merci

C’est à moi de vous remercier.

Entretien réalisé par Abdoul Wahab Barry, www.kababachir.com

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