« Le pharmacien n’impose pas un prix, c’est l’Etat qui impose un prix aux pharmaciens » (Dr Hady Diallo)

Lors du dernier Conseil des ministres, le gouvernement guinéen a annoncé son intention d’assainir le secteur de la pharmacie en mettant fin au marché parallèle. Comment les professionnels de la pharmacie ont accueilli cette annonce du gouvernement ?

Pour en savoir plus sur les attentes, les enjeux et l’application de la mesure, notre rédaction a tendu son micro à jeune pharmacien.

Dr Mamdou Hady Diallo, Pharmacien –Chercheur à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, pharmacien officinal à Labé, qui a bien voulu se prêter à nos questions, nous livre sa part de vérité, dans un entretien que nous vous livrons la première partie.

Lisez….

Le gouvernement est dans une démarche d’assainir le secteur de la pharmacie. Quelle lecture faites-vous de cette décision?

On ne peut que l’apprécier. Quand on dit à un boucher qu’un cordonnier ne pourra pas transporter les bœufs, on ne pourra que s’en réjouir.

Depuis plus de 15 ans on est en train de se battre dans l’optique de redonner aux pharmaciens la place qui est la sienne, c’est-à-dire, récupérer le monopole de la pharmacie. C’est en Guinée, qu’on voit un non professionnel, qui n’a jamais exercé le métier de pharmacien, se lever un beau jour, ouvrir une boutique achalandée pour vendre des médicaments, alors que le médicament, c’est d’abord un poison. Tous ceux qui passent par le département de la pharmacie savent ça. Vous avez la définition de l’aliment, vous avez la définition de la drogue. Malgré tout ça, un non professionnel se lève un beau matin et vend tout ça et à la vue et au su de tout le monde.  Personne n’en parle ! Pleines des pharmacies sont en train de fermer , parce que si tu ouvres, une officine, l’Etat ne t’accompagne pas dans le cadre de ton investissement, mais à la fin de chaque année,  l’Etat vient te dire chaque année tu payes telle taxe imposable. Toi tu payes, 5, 10, 15 ou 20 millions, et le boutiquier qui est à côté paye 200 000 FG. Donc, toi tu vas fermer et le boutiquier va continuer à prospérer. 

Maintenant, aujourd’hui, il y a le syndicat des pharmaciens qui est en train de nous tester pour qu’on essaye de nous aider, moi je ne peut que saluer l’idée.

Quand le gouvernement dit qu’un non pharmacien ne doit pas manipuler le médicament, c’est une évidence, parce que le médicament n’est bon que dans   les mains des professionnels de la pharmacie.

Cette décision ne sera pas sans conséquence quand on sait que la plupart des citoyens s’approvisionnent au marché parallèle tout simplement parce que les pharmacies coûtent chères et le pouvoir d’achat reste très faible. Cela voudrait dit que ces vendeurs ont également leur place dans ce secteur.

Si vous voulez c’est la vitrine qu’on vend au pharmacien aujourd’hui en disant que les pharmacies sont chères. Je vais vous donner un exemple simple. Le paracétamol est vendu sous différents noms en pharmacie. Quand le médecin prescrit le Doliprane, la loi autorise le pharmacien, lorsque le patient n’a pas le prix du Doliprane, de lui donner de paracétamol Cread par exemple ou de lui donner le paracétamol philco ou de lui donner tel autre paracétamol. Mais les médecins guinéens ont amené une psychose à la tête du patient guinéen pour lui dire, ce que j’ai prescrit, personne ne doit changer . Quand le patient vient, on lui a prescrit une liste de 3 à 4 produits, le pharmacien, il ne fait que calculer. Et le pharmacien n’impose pas un prix, c’est l’Etat qui impose un prix aux pharmaciens

C’est ce que le guinéen ne sait pas.

Qu’est ce qui fait la différence des prix entre vous et ceux du marché parallèle ?

La différence se situe à deux niveaux. Le premier, ce que si eux ils ont le médicament, ils le vendent à 10 000 FG par exemple, un médicament qui coûte 15 000 FG, ils gagnent 1 000 FG, eux à la fin de l’année ils peuvent avoir par exemple un bénéfice de 200 000 FG. Et sur ces 200 000 FG de marge bénéficiaire, eux ils ne payeront que  1 000 FG de l’imposable annuelle.

Le pharmacien, lorsqu’il vend le produit à 15 000 FG, il a une marge bénéficiaire de 5 000 FG, on lui taxe de 5, 10, 15 millions de francs guinéens. Sans compter les frais liés à la location. Vous ne pouvez pas prendre un local, en tout cas sur l’espace public, à moins de 1 500 000 FG, 2 000 000 FG. Le boutiquier qui est là, paye 200 000 FG, 500 000 FG, le local qu’il occupe.

En plus, le boutiquier est seul, avec son fils ou ses enfants, qu’il ne paye même pas. Tu emplois un jeune officinal, tu es obligé chaque fin de mois de lui payer. Donc il y a plein d’aléas qui font la différence. Si vous avez tout cet ensemble, vous êtes bien obligé d’utiliser déjà ce que l’Etat vous impose. Vous en pouvez pas perdre votre marge. Le pharmacien n’a pas  40% de marge, il n’a que 28% de marge. Vous avez un médicament à 14 000 FG et que vous avez 4 000 FG sur les 14 000 FG ce n’est pas vrai. Si vous faites ça, vous êtes en train de patauger sur votre fonds de commerce.

Donc, le médicament n’est pas cher en pharmacie. Je vais vous raconter des paradoxe sur cela. Aujourd’hui, vous allez dire, le médicament coût moins cher au marché. Le patient va aller au marché, il va tester son paracétamol qui est du faux. Ce paracétamol va lui créer un problème hépatite. Tu va lui prescrire un autre médicament, il va repartir au marché pour acheter des faux médicaments, il va aller se soigner. Alors que, peut être avec une ordonnance de 200 000 FG, il avait déjà son premier traitement, mais puisqu’il utilise des faux médicaments, à la longue il va se retrouver avec une facture de 1 500 000 FG voir 2 000 000 FG par le fait qu’il dit non les pharmacies son chères. Et chaque jour qu’il va au marché pour prendre des médicaments, il prend des médicaments contrefaits. Donc il aggrave son état de santé. Et laissez-moi vous dire, quand on parle des maladies cardio-vasculaires,  quand on parle des maladies rénales, quand on parle de diabète sucré, ce sont des maladies qui sont aujourd’hui récurrentes. Vous voyez des jeunes développés des AVC ici, par le simple fait que le monsieur il sort de chez Docteur X, il dit moi je vais au marché parce que les médicaments coûtent cher dans les pharmacies. Il va aller bourrer ses reins, donc il n’y aura plus filtrations des globulaires. Donc il peut ne pas avoir la possibilité de bien utilisé le médicament qu’il a acheté chez le vendeur.Et puis il va se créer des problèmes au niveau rénal, au niveau cardiaque, au niveau hépatite, au niveau de tout son organisme.

Donc vous partagez l’avis du ministre Dr Rémy Lamah qui dit que les guinéens sont en train de mourir à cause des faux médicaments ?

Mais bien sûr, ça c’est une évidence. Je vais vous raconter ce qui se passe souvent. Prenez un guinéen ici, on lui pose un diagnostic clair. Le médecin guinéen, il est côté. Il prend son patient, il pose son diagnostic, il lui prescrit des médicaments. Le patient va acheter des faux médicaments au marché, il n’a pas son traitement. Puisqu’il a la possibilité d’aller à Dakar ou en Tunisie ou au Maroc pour se soigner, il va se déplacer pour aller là-bas, le médecin tunisien va poser le même diagnostic sans le lui dire. Il va prescrire des bons médicaments, le patient va guérir, il va revenir en Guinée dire non les médecins sénégalais sont les meilleurs. Allez-y dans les hôpitaux et cliniques sénégalais, vous trouverez plein de jeunes médecins guinéens qui ne veulent pas revenir parce qu’ils disent chez eux ce n’est pas bien. Et ça, par e simple fait qu’on n’utilise pas les bons médicaments.

  Selon vous, quelle est la part de responsabilité de l’Etat dans cette problématique des faux médicaments au marché parallèle?

J’ai entendu des avis certains disent non les vendeurs ont raison parce qu’il y a des zones non couvertes.  Ce n’est pas aux pharmaciens de faire ça, c’est à l’Etat d’octroyer ces zones. La pharmacie centrale est là pour ça. Quand je prends une zone reculée telle que Mali Yembéring par exemple qui n’a pas deux pharmacies, mais si l’Etat crée les conditions, par exemple la pharmacie hospitalière de l’hôpital préfectoral, on met le stock disponible, on met un jeune pharmacien qu’on recrute, qu’on paye à la fin du mois, qu’on accompagne par rapport à la distance si lui on l’aide, ça veut dire que toute la population de Mali, même s’il n’y a pas une pharmacie privée, après avoir été consulté par un médecin à Mali Yembéring peut aller à la pharmacie acheter un médicament en générique de marque. Ça c’est la responsabilité de l’Etat, ce n’est pas la responsabilité d’un privé comme moi, qui, aux sueurs de mon front, s’est pu amasser quelques petits fonds, j’ai ouvert une entreprise, d’accord , j’emploie des jeunes guinéens, d’accord et à la fin de l’année, on me dit que moi je dois payer tel montant imposable, mais entre temps, l’Etat ne fait rien. C’est ce qui est en train de se faire aujourd’hui avec cette histoire de déguerpissement.

Pensez-vous que la démarche du gouvernement portant sur la réduction du nombre d’importateurs des médicaments de 150 à 10 soit la solution, sachant bien que le taux de couverture risque d’être affecté ?

Le nombre de grossistes ça, c’est un faux débat ! Je vais vous donner un exemple. Moi je suis grossiste, quand j’importe les médicaments, c’est au niveau de la DPA, au ministère de la Santé, qu’on me donne un visa d’importation.  Donc c’est à partir de ce papier là que je peux aller à la douane récupérer le conteneur.  Ça veut dire que l’Etat est impliqué. Maintenant quand les médicaments là viennent, je prends tout le conteneur j’envoie à Madina. Si l’Etat par exemple joue bien son rôle en disant le non professionnel ne doit pas utiliser le médicament, le pharmacien doit justifier ses commandes, il y a pleins de préalables, le pharmacien récupère son monopole. Si moi je ne donne qu’à Madina et Madina est fermée moi  même je vais fermer parce si je n’ai pas un portefeuille clients, même s’il y a 1 000 grossistes aujourd’hui, si on ferme Madina demain, les 1000 grossistes reviendront à 15 en fonction de leur taille. Ce n’est pas la taille qui fait la valeur, mais c’est la possibilité de pouvoir livrer à tous ceux qui ont besoin.

Je prend les grossistes qui sont là. Le plus connu c’est Laborex Guinée.  Laborex livre Guinée forestière, en Haute Guinée, en Moyenne Guinée et en Basse Guinée. Si je dois être grossiste, je dois faire la même chose. Donc ce n’est pas parce qu’on réduit on suspend les agréments  mais créer une condition pour que quand moi grossiste je commande, ne commandent chez moi que des pharmaciens. L’OMS est claire la dessus. Pour 3 millions 500 mille habitants, il faut une grosserie.

Donc avec près de 14 millions d’habitants, on n’a pas besoin de plus de 4 à 5 grossistes

C’est vrai que vous avez plusieurs fois menacé d’aller en grève contre le marché parallèle. Mais si à court terme on ferme complètement le marché parallèle, Madina notamment, quel va être l’impact au niveau des populations ?

Si on ferme aujourd’hui les boutiques illégales, illicites des médicaments, premièrement le pharmacien récupère son monopole. Deuxièmement, l’Etat va jouer son rôle. A Youkounkou parce exemple, s’il n’y a pas de pharmacie privée, l’Etat a un Centre de santé ou un poste de santé, via la pharmacie Centrale de Guinée qui a un pouvoir étendue, l’Etat doit pouvoir approvisionner en médicaments le poste de santé et le centre de santé à Youkounkou. Ça c’est aussi simple que cela.

Ce n’est pas au pharmacien guinéen de jouer le rôle de l’Etat. Nous, on menace d’aller en grève tout simplement parce qu’on est étranglé jusqu’au cou.

Comme vous êtes journalistes, essayez de discuter avec les commerçants, ils vont vous dire, moi je n’amène pas beaucoup de médicaments, j’envoie seulement 5 conteneurs par mois. Au même moment vous avez ici des grossistes qui ne peuvent importer que 1 à 2 conteneurs pendant toute l’année. Vous voyez le paradoxe. En attendant, ce commerçant là est assis à Madina, il paye 1 000 000 FG à l’Etat en imposable annuelle et il vend des milliards. Le pharmacien, il fait des recettes de 500 000 FG, de 1 000 000 FG au maximum de 2 000 000 FG par jour. Lui, comme c’est 2 000 000 en moyenne on lui demande de payer 5 000 000 en imposable annuelle. Où est l’équité ?

Vraiment on est étranglé et n’en peut plus !

Si on affiche une fermeté, à court terme, la population risque d’être confrontée à d’énormes difficultés. Qu’en dites vous ?

Le médicament est accessible. Aujourd’hui on n’a pas que des laboratoires Européens chez nous. On a plus de laboratoires asiatiques d’occidentaux chez nous. Le médicament il est accessible. Vous avez une paracétamol à 1 500 FG en pharmacie pourtant il est efficace. D’abord, vous avez une association arthuméther le cas du paludisme simple qui est vendue à 10 000 FG la plaquette.

A suivre la suite de l’interview….

Entretien réalisé par Abdoul Wahab Barry

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