Mame Cheikh : « L’Afrique perd sa jeunesse »

Le président de la fédération des associations africaines des Canaries (FAAC) explique les conditions des migrants sur l’archipel espagnol. Le Sénégalais vient en aide aux migrants et sert parfois d’intermédiaire entre eux et leurs familles.

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Aux Iles Canaries, les nouvelles arrivées de migrants, sans précédent depuis 2006, sont un défi pour la culture de l’accueil de l’archipel, frappé de plein fouet par la crise économique à cause de la pandémie de coronavirus. Mame Cheikh est le président de la Fédération des associations africaines des Canaries (FAAC), qui rassemble une quinzaine d’associations guinéenne, sénégalaise, ghanéenne ou encore nigériane et gambienne. 

Le Sénégalais raconte que sa Fédération distribue des repas depuis le début de la pandémie, que de nombreuses familles africaines vivant aux Canaries ont perdu leur travail, d’autant que beaucoup opèrent dans le secteur informel. Et il constate aussi une montée du racisme et de la xénophobie. Entretien… 
 

DW : Quel est selon vous le niveau d’empathie en ce moment des habitants des Îles Canaries envers ces milliers de migrants qui arrivent chaque semaine ? Quel est le niveau d’empathie vu notamment la situation économique catastrophique qui règne aux Îles Canaries actuellement privées de touristes à cause de la pandémie ?

Mame Cheikh : Nous ne sommes pas dans une situation normale. C’est une frustration qu’on vit au jour le jour. Il s’agit toujours de culpabiliser l’autre et de culpabiliser l’immigration. C’est la sensation que j’ai. Tout le monde parle de l’immigration, une situation qui implique beaucoup de choses.

DW: Et que répondez-vous à ceux qui sont opposés à ces arrivées ?

L’Afrique est en deuil. L’Afrique perd sa jeunesse. On voit les arrivées, mais on ne voit pas les morts. Dans l’océan, il y a beaucoup de gens qui sont en train de perdre la vie et on sait que ceux qui perdent la vie ne peuvent pas parler. Les familles ne savent même pas où sont leurs enfants. Actuellement, tu vas au Sénégal, tu vois que toutes les familles ont quelqu’un de près ou de de loin qu’elles connaissent qui a fait cette traversée.

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DW: Quel est l’objectif des jeunes Africains qui arrivent et que vous rencontrez ?

Ils ne cherchent pas à rester sur les Îles Canaries parce que malheureusement, il n’y a pas beaucoup d’opportunités. Ils cherchent à sortir des îles pour aller en France ou en Allemagne, parce qu’ils ont de la famille là-bas. Les jeunes Africains sont là pour chercher autre chose.

DW: Comment est-ce que la communauté africaine établie ici et que vous représentez en partie peut-elle aider ?

Je crois que le plus important, c’est la confiance. Parce que si tu viens d’arriver dans un pays et que tu ne connais personne, voir un Africain qui te dit « bonjour mon frère » dans ta langue est important pour la confiance. C’est pourquoi je dis toujours que dans les centres comme ceux de la Croix-Rouge il doit y avoir des équipes africaines pour pouvoir faire ce travail. Ils en ont besoin. On a une équipe qui visite les centres pour pouvoir au moins expliquer à ces jeunes leur situation et pallier le manque d’information.

DW: Quels sont les malentendus qui règnent ?

Par exemple, certains ne savent pas que les Îles Canaries sont plus proches de l’Afrique que de l’Europe. Ils disent qu’ils veulent aller à Madrid, à Barcelone, parce qu’ils savent que de là ils pourront facilement circuler pour aller en France ou en Allemagne. Du coup, certains pensent même qu’ils peuvent prendre un bus pour aller jusqu’à Madrid ? Ce sont des informations terre à terre, mais je crois que c’est important. Ils viennent d’arriver et n’ont pas de téléphone pour appeler la famille, pour les tranquilliser. Donc je prends mon téléphone pour qu’on appelle la maman pour lui dire que son fils est bien arrivé.

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DW: Maintenant, pour ceux qui resteraient aux Canaries, qu’est-ce qui les attend?

Il y a des gens qui vont rester plus de dix ans ici sans aucune documentation et ils le vivent mal. Ils sont ici sans travail et ne savent pas quoi faire. Mais c’est une déception de repartir chez eux parce que c’est un projet auquel tout le monde a participé, ton père, ta mère, pour que tu puisses partir et réussir à aider ta famille. D’un coup, ils préfèrent rester et souffrir ici. Il y a aussi des gens qui ne veulent pas rester ici parce qu’il n’y a pas de travail et qui retournent chez eux de manière volontaire. Mais il y a des gens qui acceptent de souffrir quelques années et après leur situation change.

DW: Que font les gens qui restent coincés ici et qui se retrouvent dans des situations administratives peu claires ? Comment font-ils pour s’en sortir concrètement? On sait que les Canaries ont un secteur touristique et un secteur agricole. Est-ce qu’il y a là du travail informel et de l’exploitation ?

Exactement, les gens qui viennent n’ont pas les autorisations pour travailler dans ces secteurs. Alors c’est facile de les exploiter, de prendre des gens sans documentation pour les faire travailler des heures et mal les payer. Je crois que le gouvernement devrait prendre ces mesures pour régulariser les personnes. Il y a beaucoup de gens qui vont vers l’agriculture en se disant que c’est un moment difficile, mais que sans une autorisation de travail il n’y a rien d’autre à faire pour gagner de l’argent.

Source:dw.com

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