Réseaux sociaux : Le blogueur Alimou Sow nous dit comment se prémunir contre les « fakes news» (Interview)

La Guinée est en proie à des crises multiformes abondamment relayées et commentées sur les réseaux sociaux. On se perd très facilement entre information et intoxication. Comment distinguer les deux ? De manière générale quel impact les réseaux sociaux ont-ils sur la création et la circulation de l’information en Guinée ? Pour répondre à ces questions, et à d’autres, nous nous sommes entretenus avec Alimou Sow, communicant professionnel, auteur du célèbre blog Ma Guinée Plurielle primé aux Concours The Bob’s en 2013. Il s’intéresse également digital et à la vérification de l’information.

Au regard de vos connaissance dans ce secteur, quel est le niveau d’utilisation des réseaux sociaux aujourd’hui en Guinée ?

Pour répondre à cette question, il faut parler statistiques. Celles-ci sont fournies à la fois par des sources localeset par des sources internationales. Selon l’étude de Hootsuite et We Are Social publiée début 2019, la Guinée a un taux de pénétration de l’Internet de 14% pour un total de 1,9 million d’internautes. Toujours selon cette source les réseaux sociaux les plus populaires, donc, les plus utilisés sont respectivement Facebook (1,9 million de comptes), Instagram (220 000 comptes), LinkedIn (110 000) et Twitter avec moins de 30 000 comptes répertoriés en Guinée. Au plan national, l’Autorité de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT) estime, dans son rapport 2018, le taux de pénétration d’Internet à 33%, c’est-à-dire 3,3 millions d’internautes. Ces chiffres sont bien évidemment à lire en les comparant à la population totale guinéenne estimée à environ 13 millions d’habitants. C’est également intéressant de les comparer à ceux de nos voisins de la sous-région.

Quelle analyse faites-vous aujourd’hui de l’impact des réseaux sociaux sur la société guinéenne ?

La première chose à noter, c’est qu’Internet et les réseaux sociaux en particulier, ont révolutionné notre manière de communiquer et de socialiser. Ils ont contribué à réduire les frontières nous donnant l’impression de vivre dans un même village. C’est la mondialisation. Aujourd’hui, grâce à ces outils, nous interagissons avec nos proches, amis et connaissances sans passer par le téléphone ou la lettre comme dans un passé récent. Hier, nous présentions aux visiteurs notre album photos de vacances ou de cérémonies, aujourd’hui nos photos sont sur Facebook ou Instagram en accès libre et public. Enfin, ces réseaux constituent une source d’information et autant de plateformes d’expression.

Mais est-ce que tout est positif  ?

Bien sûr que non ! J’aime comparer les réseaux sociaux à un couteau à double tranchants. Il faut les manier avec prudence. On peut facilement être manipulé par la diffusion de fausses informations (les fameuses fakes news) dont ils constituent le principal vecteur de nos jours. Les réseaux sociaux en Guinée ont également tendance à devenir des tribunes d’insultes, d’incitation à la violence ou d’appels à la haine. En se servant bien évidemment de l’actualité. Mais il faut noter que c’est vraiment marginal par rapport à l’usage vertueux qu’on en fait. En fait, si les réseaux sociaux peuvent être considérés comme un poison, ils renferment néanmoins leur propre antidote. Les mensonges débités sur les réseaux sociaux sont très souvent démentis sur ces mêmes plateformes par d’autres utilisateurs.

Beaucoup de guinéens s’informent aujourd’hui à travers les réseaux sociaux. Selon vous, ces nouveaux canaux de communication vont-ils supplanter les médias traditionnels à l’avenir ? 

Difficile à dire pour l’avenir. Mais pour le moment, la réponse est non. Il faut savoir que selon une enquête d’Afrobaromètre publiée au premier semestre de l’année dernière, 69% de nos compatriotes s’informent à partir de la radio, 26% à partir de la télévision, 12% à travers la presse en ligne et 4%, à partir de la presse écrite. Mais selon la même étude, 13% utilisent les réseaux sociaux pour s’informer, c’est donc plus que les médias en ligne et très loin devant la presse écrite. La prépondérance des médias audiovisuels s’explique par le taux d’analphabétisme dans le pays qui se situe aux alentours de 70% de la population. Ces chiffres montrent toutefois que les réseaux sociaux ont un poids non négligeable dans la fabrication et la consommation de l’information ; surtout de la part des jeunes. Et la tendance est à la hausse. Je suis sûr que si on répétait le même sondage en 2020, le taux de 13% serait largement dépassé.

Par ailleurs, les réseaux sociaux ont tendance devenir une source d’information pour les médias traditionnels. Aujourd’hui le réflexe de tous les journalistes connectés est de surveiller leurs files Facebook et Twitter pour savoir les sujets du moment. Ils s’en servent pour écrire un article, faire un reportage ou en tout cas pousser une enquête. Bref, la montée en puissance des réseaux sociaux est réelle et difficilement réversible.

On n’a vu cette vidéo d’une femme qui a servi de bouclier à des policiers indélicats lors des échauffourées et qui a indigné les internautes. Est –ce que cela peut être considéré comme un élément positif par exemple des réseaux sociaux?

Tout à fait. Je disais tantôt que les réseaux sociaux sont des plateformes de revendication. Ils constituent également des espaces de dénonciations d’abus de toutes sortes. Aujourd’hui grâce aux tablettes et aux smartphones, on peut quasiment tout filmer, photographier et diffuser. Cette vidéo a choqué et ému au-delà de nos frontières, elle illustre le fait que les gens ont parfaitement compris la force de frappe de ces outils de communication moderne entre leurs mains. Cette scène filmée avec un simple téléphone a fait le tour du monde, reprise par des médias en France et même au Canada, et vue des centaines de milliers de fois. Un journaliste radio aurait pu faire un reportage sur cette bavure policière en interrogeant des témoins, mais son élément n’aurait jamais eu le même écho que cette séquence vidéo « amateur ».

Mais comment distinguer l’info de l’intox sur les réseaux sociaux?

C’est une tâche ardue qui mobilise aujourd’hui beaucoup de journalistes, de médias et de chercheurs pour lutter contre la propagation de fausses informations. Au sein des rédactions de la plupart des grands médias internationaux, il existe maintenant un service dédié à la vérification de l’information (fact-check).La meilleure attitude quand on est simple internaute, c’est de vérifier la source de l’information que l’on reçoit. Le but est de s’assurer que celle-ci est bonne, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une source connue, crédible et donc fiable. C’est soit un média ou une institution. La règle d’or c’est de douter de tout ce qui est partagé sur les réseaux sociaux et de vérifier ensuite. On peut facilement être manipulé à travers une photo ou une vidéo.

Y a-t-il des outils ou des techniques appropriées pour vérifier une information ?

Oui dépendant du type de contenu et le niveau de maîtrise des outils de chaque utilisateur, il existe des outils et des techniques plus ou moins performants pour vérifier une information. S’il s’agit d’un texte par exemple, il suffit de copier une partie et de coller dans un moteur de recherche pour retrouver son origine s’il a déjà été publié et indexé.  C’est ce qu’on appelle la recherche inversée. Pareil pour les images, la plupart des moteurs de recherches sont capables de chercher et comparer des images déjà publiés. C’est le cas de Google Images ou de Yandex Images un moteur de recherche russe très performant pour la recherche inversée d’images. Pour les vidéos c’est un peu plus complexe, mais il existe également quelques outils comme InvID/WeVerifyco-développé par AFP qui pratique le fact-check.

Il y a donc des outils, mais il convient d’être prudent et même méfiant par rapport à la masse d’information qui circule sur les réseaux sociaux. L’autre bonne pratique, c’est de s’entourer d’amis de confiance. En réalité, chacun a le Facebook qu’il mérite, puisque notre file d’actualité reflète la qualité de ce que partagent nos «amis » Facebook. Autant on suit des personnes et des médias de qualité, autant on est bien informés. Et inversement. C’est un aspect très important, car souvent on diabolise les réseaux sociaux à tort ; en tout cas pour ma part, je considère qu’ils sont plus utiles que nuisibles, en dépit de leur « mauvaise presse ».

S’agissant de la crise en Guinée, on assiste ces derniers temps à une prolifération des discours de haine sur les réseaux sociaux. Selon vous, qui doit réellement agir pour que les réseaux sociaux soient plutôt utilisés comme un outil au service du développement ?

Qui doit agir ? J’ai envie de tout dire tout le monde. Je ne pense pas qu’il existe un acteur principal capable d’organiser l’usage des réseaux sociaux, c’est impossible. Il est donc de la responsabilité de tous les utilisateurs mais également des plateformes elles-mêmes (Facebook, Twitter, LinkedIn, etc.) de veiller à une utilisation correcte. Mais en réalité, c’est plus un vœu pieux qu’autre chose. Nul n’est capable de contrôle cet écosystème, même pas les concepteurs eux-mêmes. Le fait est que les réseaux sociaux, comme leur nom l’indique, ne sont que le reflet de notre vie en société. C’est une simple transposition du réel au virtuel. De ce fait, nos tares s’y retrouvent également : vol, mensonge, dénigrement, médisance, etc. Tout ce que l’on ne se permet pas de dire ou de partager dans la vie réelle, sur la place publique comme par exemple au marché Madina, on doit s’abstenir de le faire sur Internet. La virtualité ne saurait légitimer l’illégalité.

Mais cela ne suffit pas. La formation et la sensibilisation, surtout des jeunes, devraient également être entreprises. Beaucoup de novices ne comprennent pas le fonctionnement de ces outils et s’y jettent sans armes. Les nombreux scandales liés à des fuites de photos et de « sexetapes » qui agitent les réseaux sociaux en Guinée en font foi. D’ailleurs, les programmes de formation à l’école devraient inclure un volet digital, ne serait-ce que pour sensibiliser les élèves. On devrait aller plus loin en instituant le cours d’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI) comme c’est le cas dans plusieurs pays.

Enfin, pour ce qui concerne les appels à la haine en Guinée dans un contexte socio-politique tendu, je pense qu’il ne faut pas prendre la cause pour la conséquence. Je suis convaincu qu’en réglant les problèmes d’injustice dans la vie réelle, avec une tolérance zéro à l’égard de ceux qui appellent à la haine et à la violence, ces appels virtuels s’arrêteraient d’eux-mêmes. L’exemple venant d’en haut, il faut également qu’on puisse demander des comptes à quiconque enfreindrait à la règle quels que soient son nom, son rang social, son statut ou ses fonctions. La justice dans toute son impartialité.

Entretien réalisé par Abdoul Wahab Barry, www.kababachir.com

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