COVID-19: Un spécialiste explique comment la Guinée parviendra à combattre cette épidémie

En pleine période de pandémie de COVID-19 qui continue sa propagation tant en Guinée que dans le reste du monde, notre rédaction est allée à la rencontre d’un spécialiste des questions de santé publique, pour en savoir plus sur l’état des lieux du système de santé en Guinée, ainsi que les pistes de solution pour la riposte contre le coronavirus.

Dans cet entretien exclusif, DrAly Fancinadouno, médecin de santé publique, chef de section étude et stratégies au Ministère de la Santé de la Guinée, nous décrit la physionomie du système de santé en Guinée ainsi que les différents moyens de bord disponibles pour faire face à cette pandémie.

www.kababachir.com:   A l’instar d’autres pays du monde, la Guinée fait face au COVID-19. Quel est l’état des lieux aujourd’hui de notre système de santé ?

Dr Aly Fancinadouno : Merci pour cette belle question. Le système de santé Guinéen est en dépit des gros efforts et améliorations qu’il a connus ces dernières années, reste encore parmi les moins performants, c’est-à-dire capable de faire face aux problèmes sanitaires majeurs des populations guinéennes.

Vous savez, la question du COVID-19 est une particularité. Même les systèmes de santé les plus performants au monde ont été sévèrement éprouvés. Donc notre système n’est pas une exception.

Pour le cas spécifique de la Guinée, comme la plupart des pays en développement d’ailleurs, nous avons fait le choix des soins de santé primaires comme stratégie principale d’offre des soins. Nous avons également choisi le district sanitaire comme lieu de mise en œuvre des toutes nos politiques et stratégies sanitaires. C’est dire que la Direction préfectorale de la santé devrait être à mesure de planifier et de coordonner toutes les interventions dans le domaine de la santé de la préfecture. A ce jour, il faut reconnaitre qu’à quelques exceptions près, les districts sanitaires ne disposent pas de capacités opérationnelles, de pouvoir décisionnel et de ressources nécessaires pour jouer leur rôle, bien que des progrès ont été accomplis durant ces dix dernières années.

Qu’en est-il des infrastructures sanitaires ?

Vous savez la question des infrastructures sanitaires doit être vue sous plusieurs angles. Le nombre, la distribution, les équipements, la fonctionnalité. A ce jour, nous avons 3 Hôpitaux Nationaux, 7 Hôpitaux Régionaux, 26 Hôpitaux Préfectoraux, 11 Centres Médicaux Communaux ,10 Centre de santé amélioré, 417 Centre de santé publics 950 Postes de santé 11 Polycliniques, 21 Centre de santé privés 165 cliniques, 7 centres médicochirurgicaux des armées, 4 Hôpitaux d’entreprises et 11 Centres de traitement de maladies à potentiel épidémique. 

En termes de distribution, les structures publiques obéissent au découpage politico-administratif du pays comme le système santé lui-même d’ailleurs; les structures privées quant à elles, se trouvent essentiellement concentrées à Conakry et Kindia (Coyah). Les acteurs du secteur privé s’installent selon les critères propres à chacun. Souvent sur la base de leurs liens sociologiques avec le milieu d’implantation, soit sur les avantages liés à l’investissement.

Dans l’un ou l’autre des cas, la distribution des infrastructures à ce jour ne répond exactement aux besoins du système. Chaque région, chaque district sanitaire a des spécificités épidémiologiques, géographiques, sociales et démographiques qu’il faut juste prendre en compte dans la planification des infrastructures à construire.

Sur le plan de la fonctionnalité, il faut prendre en compte le paquet de services à offrir par chaque type de formation sanitaire selon son niveau de la pyramide. Selon les données de fin 2016, la situation générale des infrastructures publiques existantes était peu reluisante :  259 postes de santé sur 925 ne répondaient pas aux normes de la carte sanitaire ; 204 centres de santé sur 408, soit environ 50%, étaient dans un mauvais état ; 26 hôpitaux sur les 44 étaient jugés non conformes aux normes.

Des améliorations ont été significatives depuis cette date mais des insuffisances en matière d’offre et de qualité sont encore importantes.

Selon vous, l’épidémie Ebola qui a secoué le pays pendant deux ans, a-t-elle permis d’améliorer les services de santé en Guinée ?

Ce n’est pas une question de Oui ou NON. Répondre à cette question, exige qu’on prenne en compte des faits pratiques.

Abordons la question sur plusieurs angles :

D’abord, il faut s’intéresser au personnel de santé. A ce niveau, il convient de noter qu’avant Ebola, le pays avait à peine 6000 agents toutes catégories confondues. Nous sommes en 2020 à près de 12000.  Rares sont des centres de santé qui avaient un médecin. Aujourd’hui, nous tendons vers la médicalisation systématique des centres de santé. Cette situation ainsi que le nombre de personnels paramédical déployé, ont surement contribué à améliorer l’offre des services. Ce n’est pas chose facile, car le maintien d’un médecin en zone qualifiée de difficile, a des exigences diverses et variées, selon la zone.  Aussi, Ebola a permis de mettre en place des équipes régionales et préfectorales pour la prise en charge des maladies à caractère épidémique. En temps normale, ces équipes travaillent dans les hôpitaux auxquels elles sont affectées. En cas de survenue d’épidémie, elles organisent la riposte en collaboration avec les équipes cadres, les SBC, les autres services hospitaliers et les coordinations nationales.

Aujourd’hui, la Faculté des Sciences et Technique de la Santé a soutenu la formation de plusieurs spécialistes en tenant compte des besoins. Nous avons plusieurs Maîtres de conférences agrégés dans l’ensemble des domaines de prestation, ce qui était rare il y a quelques années. Donc les services s’améliorent.

Ensuite, viennent les infrastructures et équipements. A ce niveau également, force est de constater qu’à la suite de la maladie à virus Ebola, le pays s’est doté des Centres de traitement des maladies à potentiel épidémique. Le Centre de Nongo en est un exemple. C’est en raison des travaux de rénovation de Donka que ce centre abrite le service des maladies infectieuses et tropicales. Toute en continuant l’offre des services pour l’ensemble des maladies infectieuses, ce centre reste la référence dans le pays. C’est vrai que les CTPI à l’intérieur ne fonctionnement pas encore pleinement, mais au moins ils existent et il faut s’en féliciter. Rendre ces nombreuses infrastructures fonctionnelles est un défi majeur. Le pays ne dispose pas à ce jour de 5 ambulances dignes de nom. Pas de respirateurs dans nos unités de réanimation.

Le partenariat de la Guinée avec le Fonds mondial a permis au pays d’avoir des laboratoires de biologie moléculaire où on peut donc faire le diagnostic des maladies comme le COVID-19. Il faut les renforcer et en construire d’autres.

Ebola nous aurait donné plus de leçons que ce que nous vivons maintenant.

Il faut dire qu’il y a trop de beaux discours en Guinée mais les faits réels et les actes, sont encore peu nombreux.

Avec l’insuffisance des infrastructures sanitaires qui peinent à couvrir le besoin sur l’ensemble du pays, quelle réponse faudra-t-il apporter aux actions de riposte contre le COVID-19 ?

Vous savez l’évaluation sur la disponibilité et la capacité opérationnelle des services de santé a été instituée en Guinée en 2015. Cet exercice nous permet d’identifier clairement les insuffisances et d’apporter des réponses appropriées à chaque insuffisance. Le paquet concernant la réponse aux épidémies et aux situations d’urgence n’était jusque-là pas suffisamment intégré à cette évaluation.

COVID-19 arrive dans ce contexte de non préparation. Il faut tout d’abord agir avec les moyens de bord en essayant de mettre tout du côté des soignants.

Il faut surtout rapidement décentraliser la prise en charge en renforçant les Équipes régionales d’alerte et de riposte aux épidémies (ERARE ) et Équipes préfectorales d’alerte et riposte aux épidémies (EPARE) déjà en place.

Que l’argent qui est mobilisé tant de l’intérieur que de l’extérieur serf à poser des actions concrètes. Rien selon moi, ne justifie que des milliards soient engloutis dans la communication, surtout lorsqu’elle n’est pas faite par des spécialistes. Laissons les spécialistes assurer la communication et évitons de recruter des ONG fantômes circonstancielles, bien vrai que chaque action posée contribue à la lutte mais la gestion efficace

Evitons de recruter comme au moment d’Ebola où des gens sans expérience, des non professionnels ont été déployés et vous connaissez le résultat.

Rendons les Régions et les Districts sanitaires responsables avec l’appui du niveau central. Equipons les centres construits partout en Guinée et ne fonctionnent pas encore convenablement. Imaginez les conditions désastreuses dans lesquelles les malades sont transportés de l’intérieur vers Conakry, dans des ambulances d’une autre époque, qui ne répondent à aucune norme.

Il faut que chaque entité joue son rôle. Que les spécialistes de tous les domaines : infectiologues, virologue, internistes, pneumologues, réanimateurs, soient mobilisés, déployés et mis dans les conditions pour soutenir les régions et districts pour parer au plus pressé.

Nous savons que la majorité des cas de COVID-19 est concentrée à Conakry ; mais on ne saurait prédire l’évolution les jours et semaines à venir.

Il y a plein d’espaces non exploités à Conakry qu’on peut mettre en valeur en moins de deux semaines : des dizaines d’immeubles du Camp Alpha Yaya par exemple. Juste des travaux de réfection et ce sera des cabines dignes de nom. Vous pouvez aller vérifier. Au Camp Samory également, il faut explorer.  La piste des hôtels n’est pas mauvaise mais elle va demander des coûts qui n’ont rien à voir avec cette première alternative. Il y a un risque élevé que soit une source d’enrichissement pour certains alors que nous avons trop à faire pour ne pas gérer correctement les maigres ressources disponibles.

Les mesures préventives constituent le premier moyen que nous avons à notre disposition. Que l’Etat et tous ses partenaires mettent des ressources pour acheter des masques à distribuer à tous les guinéens par exemple et que leur port soit rendu obligatoire.

Quelles sont les indicateurs de la couverture sanitaire sur l’ensemble du territoire nationale, autrement dit, combien de médecins par habitant, ou si vous voulez quelle est la répartition géographique des structures de santé ?

En se référant aux 12 524 000, nous avons une moyenne de 10 agents de santé pour 10 000 habitants. Mais ce taux varie d’une préfecture à une autre de 4 à Dubréka à 22 agents pour 10 000 habitants à Fria.

Il faut mentionner qu’il s’agit de données administratives. Elles ne reflètent pas le nombre de personnels en activité. Par exemple, plusieurs médecins comptés sous cette catégorie, n’offrent plus de soins mais sont dans la gestion. De même il faut noter que le secteur privé n’est pas pris en compte même si c’est souvent les mêmes agents qui se retrouvent dans les deux camps faute d’une règlementation en la matière.

Il faut en moyenne 23 personnels de santé pour assurer les services essentiels selon l’OMS. Nous avons donc du chemin à faire.

A ce stade, quels sont les défis qui s’imposent à la Guinée, pour la reforme du système de santé ?

Le premier défi à relever est celui de la gouvernance. Vous voyez vous-même qu’il y a des services tellement autonomes qu’ils rivalisent avec le ministère de tutelle.  Ces services se reconnaissent. Il ne devrait pas y avoir de cacophonie. Une bonne gouvernance exige la mise en place et l’application des règles auxquelles tous se soumettent. Les ressources, l’information sanitaire, la décision devront être gérée selon des normes et procédures appropriées.

Le deuxième est celui de la multisectorialité. La santé est complexe et ne saurait être gérée que par la simple vision des professionnels. Les autres secteurs doivent être fortement impliqués de manière à ce qu’ils intègrent la santé dans toutes leurs interventions, si nous voulons.

Le financement adéquat visant à atteindre la 15% du BDN alloué à la santé est un autre défi important. Ce financement est à moins de 9% et la structure du budget semble caduque et non opérationnelle.

La déconcentration et la décentralisation effectives, de manière à ce que le code révisé des collectivités soit une réelle opportunité pour la stratégie des soins de santé primaires et pour la politique nationale de santé communautaire.

L’autre difficulté du secteur de santé en Guinée c’est aussi l’accès aux médicaments. L’incapacité de l’Etat à assurer un approvisionnement permanent des produits pharmaceutiques ouvre la voie à la clandestinité, c’est-à-dire, la pharmacie par terre, un danger pour la Société. Comment y remédier ? 

Concernant les médicaments, c’est vrai qu’il a des difficultés d’accès. Il y a une liste de 24 à 26 médicaments appelés traceurs. Ils nous permettraient, s’ils étaient disponibles ne serait-ce qu’à 60% sur toute l’étendue du territoire, d’assurer les soins essentiels.

Normalement, la construction des dépôts régionaux de la Pharmacie Centrale de Guinée devrait soulager les structures sanitaires de l’intérieur.  Des efforts sont faits mais loin de couvrir la demande.

A côté de cette insuffisance des médicaments, je crois qu’il a une insuffisance de la communication sur la disponibilité des services couverts et sur les dangers des médicaments de la rue.

Sans vouloir faire l’apologie des vendeurs clandestins des médicaments, il faut dire que la règlementation c’est la carotte et le bâton. Ceci demande que l’état aide à créer des emplois en soutenant les initiatives privées qui ne soient pas la vente des médicaments.

Il faut encourager et favoriser la concurrence en impliquant et en soutenant le secteur privé légal.

Quelles sont les pistes de solutions en tant que professionnel du secteur, pour améliorer le système de santé publique en Guinée ?

Si nous voulons des résultats, il faut que notre vision soit en adéquation avec les actes que nous posons tous les jours de notre vie.

Nous avons une politique de santé qui stipule que le district sanitaire doit être le niveau opérationnel du système de santé.

Rendre le district effectivement opérationnel, exige une analyse situationnelle appropriée qui identifie clairement les spécificités de chaque district. Les réponses à apporter à cette analyse doivent être spécifiques : ressources humaines, infrastructures, équipements, gouvernance, financement, informations pour la prise de décision.

Pour chaque axe cité plus haut, on peut dérouler une ou des stratégies qui lui sont propres.

Lorsque vous prenez les ressources humaines par exemple, il est difficile de fidéliser un personnel de santé recruté à Conakry et déployé dans des zones reculées, sans que le minimum de conditions ne soit réuni. Des alternatives existent. Encourager la formation et le recrutement sur place sur la base des besoins clairement identifiés.

Le renforcement d’un système de santé est un processus continu et global. Il ne saurait se limiter à l’élaboration de documents de politiques, stratégies ou encore à la construction des infrastructures et au recrutement des agents.

Entretien réalisé par Abdoul Wahab Barry, www.kababachir.com

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.