Russie, États-Unis, Israël, Iran : ces États qui ont abattu des avions civils

Plusieurs pays, dont probablement la France, ont tiré sur des jets par erreur. Retour sur des crashs évitables, qui ont fait 1 500 morts depuis 1938.

L’histoire de l’aviation civile est marquée par de nombreux accidents liés à des défaillances techniques et humaines, par des actes terroristes, mais aussi par des crashs causés par des erreurs de tir de la part de militaires ou de groupes armés. Ces catastrophes évitables, dont nous avons dressé une liste non exhaustive, ont fait au moins 1 500 morts depuis les débuts de l’aviation commerciale. En zone de conflit, l’identification des avions de ligne pose toujours problème et des consignes sont régulièrement émises pour que les appareils contournent les régions dangereuses. Par exemple, l’examen des trajectoires de vol du 12 janvier 2020 sur l’application FlighRadar montre bien que les avions évitent la Syrie, l’Iran, le Yémen ou encore l’Ukraine. Mais ils doivent bien passer quelque part : la frontière est de l’Irak fait ici figure de moindre risque…

1938 : premier incident recensé

Un avion Douglas DC-2. Photo d’illustration.© Domaine public / Gouvernement du Royaume-Uni

Dès les premières années de développement du transport aérien civil, un premier avion est abattu par des chasseurs. En pleine guerre entre le Japon et la Chine, le 24 août 1938, un DC-2 de la compagnie China National Aviation Corporation, opéré par la Pan Am, est touché par des chasseurs japonais. Le pilote américain réussit à poser l’avion en catastrophe sur une rivière et tout le monde en sort indemne, mais les appareils japonais le mitraillent méthodiquement au sol, tuant 14 des occupants. Le pilote, l’opérateur radio et une passagère s’en sortent. L’objectif des Japonais aurait été de tuer le fils du président chinois, qui devait être à bord, mais il avait raté son vol… Le Japon dit avoir abattu l’appareil, car il s’est comporté de manière suspecte, fuyant dans les nuages à la vue des chasseurs. Il ne s’agit donc pas d’une erreur de tir, mais cet incident montre que les avions civils ne sont plus sacrés. Ironie du sort, ce même DC-2 est remis en condition de vol, mais sera de nouveau détruit le 29 octobre 1940 par des avions japonais, faisant cette fois 9 morts.

Le 30 juin 1962, le vol Aeroflot 902 (Khabarovsk-Moscou, SU902) est abattu par erreur au-dessus de la Sibérie, faisant 84 morts. Moscou n’a jamais confirmé l’hypothèse la plus probable : un missile antiaérien soviétique aurait été perdu durant un exercice de défense aérienne dans la région et aurait frappé le Tupolev Tu-104A.

Un vol Air France abattu par un missile français ?

Une Caravelle d’Air France en 1979. Photo d’illustration.© Photo sous licence libre GNU 1.2 / Udo Haafke via Wikimedia Commons

Le 11 septembre 1968, le vol Air France 1611 (Ajaccio-Nice, AF1611) s’écrase au large d’Antibes, trois minutes avant son atterrissage prévu, faisant 95 morts. Officiellement, la caravelle a subi un incendie suivi d’une perte de contrôle. Mais, rapidement, la thèse d’un tir de missile accidentel par l’armée française émerge. L’Élysée fait obstruction pendant plusieurs décennies, mais, en mars 2018, un juge relance l’enquête, jugeant « sérieuse » la thèse du tir accidentel de missile. Pour les 50 ans du crash, en septembre 2018, le président de l’association des familles des victimes Mathieu Paoli assure que la Caravelle d’Air France « s’est abîmée en mer (…) suite au tir accidentel d’un missile non armé qui aurait touché le réacteur gauche ». En septembre 2019, le président Macron demande la levée du secret-défense. Début 2020, les proches et les enfants des victimes attendent toujours. Ils décèdent un à un, sans avoir vraiment pu faire leur deuil.

Un Boeing 727 de Libyan Airlines en 1984. Photo d’illustration.© Photo sous licence libre Creative commons by-sa 2.0 / G B_NZ via Wikimedia Commons

Le 21 février 1973, le vol Libyan Arab Airlines 114 (Tripoli-Le Caire, LN114) se perd en raison du mauvais temps et de défaillances techniques. Le Boeing 727 dévie de son chemin jusqu’en Israël, où il est intercepté par deux chasseurs F-4 Phantom II, qui lui intiment l’ordre d’atterrir. Le pilote français, employé d’Air France sous contrat avec la compagnie libyenne, comprend que ses instruments sont défaillants et essaie de rejoindre Le Caire en Égypte. Aux yeux des Israéliens, l’appareil semble refuser d’obtempérer, car il s’éloigne vers la frontière égyptienne. Les militaires ouvrent le feu avec leurs canons et endommagent gravement l’avion, qui tente un atterrissage d’urgence mais s’écrase dans les dunes, tuant 108 passagers et membres d’équipage. Cinq personnes survivent, dont le copilote. Il ne s’agit pas ici d’une erreur de tir : le chef d’état-major israélien lui-même a donné son feu vert.

« Qu’avez-vous fait ? »

Une pièce du DC-9 d’Itavia, repêchée par les équipes italiennes en 1980.© STF / UPI / AFP

Le 27 juin 1980 au soir, le vol Itavia 870 (Bologne-Palerme, IH870) s’abîme en mer Méditerranée, près de l’île d’Ustica, proche de la Sicile. Aucun des 81 passagers et membres d’équipage ne survit. De fortes suspicions pèsent sur l’armée de l’air française alors que l’appareil du colonel Kadhafi volait dans le même espace aérien ce soir-là. Le 18 juillet 1980, la carcasse d’un MiG-23 libyen est retrouvée au sud de l’Italie et le pilote semble décédé depuis trois semaines : cela renforce l’hypothèse d’un combat avec des appareils libyens le 27 juin. Une théorie affirme que l’avion de Mouammar Kadhafi se serait, ce soir-là, « caché » aux yeux des radars en volant à quelques mètres du DC-9 d’Itavia, dans son sillage : le vol civil aurait alors été touché par erreur. Selon le témoignage d’un ancien officier italien, le soir du drame, un général transalpin envoie un télex urgent au patron du SDECE (l’ancêtre de la DGSE, les services secrets extérieurs français) demandant : « Qu’avez-vous fait ? »

Du côté français, on affirme que la base aérienne de Solenzara, en Corse, avait suspendu ses activités à 17 heures, avant de reconnaître des années plus tard que des vols ont bien eu lieu tard dans la nuit, comme le prouvent les enregistrements radars. Ces derniers montrent au moins 11 chasseurs et un porte-avions (vraisemblablement le Clemenceau, mais peut-être un porte-avions américain) sur zone, en plus d’un avion radar américain Awacs qui a forcément tout vu. Mais la loi du silence règne… Le contrôleur du radar civil, un sous-officier de l’armée italienne qui avait affirmé à sa famille que la guerre avait été évitée de justesse ce soir-là, se suicide en 1987 après une formation en France. Quatre généraux italiens sont accusés de haute trahison, après avoir détruit ou caché des éléments cruciaux aux enquêteurs, mais ils ne sont pas condamnés. En 2011, l’État italien est reconnu coupable d’avoir dissimulé des informations et doit payer 100 millions d’euros aux proches des victimes. Les magistrats italiens estiment qu’un missile air-air français a très vraisemblablement touché l’avion civil. À partir de 2014, la France semble vouloir ouvrir ses archives, mais, début 2020, les proches des victimes n’ont toujours pas obtenu d’explications.

Des incompréhensions tragiques

Un Boeing 747 de Korean Air en 1985. Photo d’illustration.© Photo sous licence libre Creative commons by-sa 3.0 / Eduard Marmet via Wikimedia Commons

Le 1er septembre 1983, le vol Korean Air 007 (Anchorage-Séoul, KE007) dévie de sa trajectoire et pénètre dans une zone interdite, au-dessus de l’Union soviétique, probablement en raison d’une erreur des pilotes lors de la configuration de l’ordinateur de bord. En pleine guerre froide, le Boeing 747 coréen est considéré comme un avion-espion américain et abattu par un missile air-air tiré par un intercepteur russe Su-15. Les 269 passagers et membres d’équipage sont tués, la tension redouble entre Washington et Moscou. Parmi les mesures prises après cette catastrophe, l’administration Reagan autorise la commercialisation de versions civiles du système militaire de géolocalisation : le GPS.

Un Airbus A300 d’Iran Air, en 1994. Photo d’illustration.© Photo sous licence libre Creative commons by 2.0 / Billy Wilt via Wikimedia Commons

Le 3 juillet 1988, le vol Iran Air 655 (Téhéran-Dubai, IR655) est abattu par le croiseur américain USS Vincennes, qui confond l’Airbus A300 avec un chasseur F-14 iranien, notamment en raison d’une interface utilisateur trompeuse dans le système radar. En effet, dans les secondes précédant le tir, l’identifiant du vol civil est « recyclé » par l’ordinateur pour désigner ensuite un F-14 iranien dans la même zone. Le capitaine du navire de l’US Navy affirme avoir effectué dix tentatives de contact sur des fréquences civiles et militaires avant d’ordonner le tir, mais, compte tenu du message partiel émis, l’équipage de l’Airbus ne peut pas comprendre que les appels lui sont destinés. Enfin, lorsque l’équipage du navire essaie de vérifier les horaires des vols civils dans la région, il dispose d’une liste papier difficilement lisible dans la lumière défaillante du poste de contrôle, et sur laquelle les horaires sont indiqués à l’heure de Bahreïn et non à celle de Téhéran. Les 290 passagers et membres d’équipage meurent dans la catastrophe.

Le 4 octobre 2001, le vol 1812 de Siberia Airlines (Tel-Aviv-Novosibirsk, S71812) est abattu par l’armée ukrainienne au-dessus de la mer Noire alors que des exercices conjoints sont en cours avec l’armée russe. Cause probable : le tir d’essai d’un missile antiaérien. Les 78 passagers et membres d’équipage du Tupolev-154 meurent dans le crash.

Le site du crash du Boeing 777 de la Malaysia Airlines, le 17 juillet 2014, en Ukraine.© Mikhail Voskresenskiy / Sputnik

Le 17 juillet 2014, le vol Malaysia Airlines 17 (Amsterdam-Kuala Lumpur, MH17) est abattu au-dessus de l’Ukraine par un missile de l’armée russe, tiré depuis le territoire ukrainien contrôlé par les séparatistes pro-russes, selon les conclusions de l’enquête menée par les experts néerlandais. Ce jour-là, l’espace aérien est fermé au trafic civil du côté russe de la frontière, mais pas du côté ukrainien. Il est vraisemblable que les militaires russes aient confondu le vol MH17 avec un appareil de transport de l’armée ukrainienne. Les 298 passagers et membres d’équipage du Boeing 777 meurent dans le crash. Moscou n’a jamais reconnu sa responsabilité.

Le Boeing 737Tel Aviv, Israel February 23, 2019: Ukraine International Airlines Boeing 737-800 airplane at Tel Aviv Ben Gurion airport (TLV) in Israel. | usage worldwide (MaxPPP TagID: dpaphotosfour158463.jpg) [Photo via MaxPPP]© Markus Mainka / Picture alliance / MaxPPP

Le 8 janvier 2020, le vol Ukraine International Airlines 752 (Téhéran-Kiev, PS752) est abattu par l’armée iranienne. Après trois jours de mensonges, le pouvoir iranien reconnaît sa responsabilité et explique que, dans un contexte de très fortes tensions avec les États-Unis (cinq jours plus tôt, Washington avait assassiné le général iranien Qassem Soleimani, et l’Iran venait de répondre avec le tir de dix missiles balistiques sur des bases irakiennes abritant des soldats américains), l’avion civil a été pris pour une menace américaine et abattu à la suite d’une « erreur humaine et de manière non intentionnelle ». Les 176 passagers et membres d’équipage meurent dans le crash. C’est « une grande tragédie et une erreur impardonnable », selon le président iranien Hassan Rohani.À chaque crash, le débat sur l’installation de systèmes antimissiles sur les avions civils refait surface. Il est techniquement possible d’installer des boîtiers permettant de, peut-être, tromper les missiles. Si un missile est détecté, l’avion projette alors automatiquement des leurres. Deux obstacles se dressent contre l’installation massive de ces équipements : d’une part leur prix, plusieurs centaines de milliers d’euros par appareil, et d’autre part le risque supplémentaire d’intégrer ces systèmes hautement inflammables dans un avion, un milieu où le feu est le pire ennemi.

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