Afrique du Sud – La chute du clan « Zupta » : des perquisitions à la démission

Ce qui est né du chaos meurt dans le chaos. Voilà ce qui pourrait être appliqué à Jacob Zuma et à tous ceux qui l’ont accompagné, notamment les Gupta, durant cette décennie où il a présidé l’Afrique du Sud.

Dix ans après la démission « forcée » du second et troisième président noir de la jeune démocratie sud-africaine – Thabo Mbeki (septembre 2008) –, l’Afrique du Sud montre, à nouveau, qu’il est toujours mieux de ne pas camper sur des positions définitives concernant son avenir politique et encore moins sur celui du parti majoritaire, le Congrès national africain (ANC). Ce mélodrame politique a prouvé que les jours se sont suivis et ne se sont pas, forcément, ressemblés. S’il est évident que Jacob Zuma était beaucoup plus proche de la sortie que sur le point de se maintenir à la présidence, la question était : quand et dans quel contexte ?

Le commencement de la fin d’un système mafieux

Après des semaines et des jours interminables de tractation, de demandes irréalistes, de retour sur une parole donnée et de menaces, le président Jacob Zuma, au pouvoir depuis 2009, a annoncé ce 14 février 2018, lors d’une allocution à la nation, sa démission « avec effet immédiat ». Cette décision que beaucoup espéraient sans vraiment trop y croire à la longue a fait suite en réalité à une dernière rencontre avec le président de l’ANC, et « successeur de fait », Cyril Ramaphosa.

Le Comité exécutif national de l’ANC, quant à lui, envoyait un message fort : le président, encore en exercice, ne pouvait plus bénéficier d’une énième protection contre une nouvelle motion de censure. Voulant reprendre la main sur l’opposition, ayant déjà engagé le processus auprès de la présidente de l’Assemblée nationale, le groupe parlementaire ANC lançait à son tour l’ultimatum de sa propre mention de censure, face à un Jacob Zuma décidé, selon ses propres termes, à ne pas quitter le pouvoir.

Coïncidence ou non, le bouleversement du contexte politique intervient à la suite d’événements qui auraient pu passer inaperçus tant les observateurs de la scène politique sud-africaine attendaient la fin du règne de celui que nous devons désormais appeler l’ex-président Zuma : les perquisitions – et arrestations – chez les Guptas et le fils de Jacob Zuma, Duduzane Zuma dans la matinée de ce funeste 14 février pour le clan Zuma. Il ne s’agit pas uniquement de la chute d’un homme politique, ayant pu accéder aux plus hautes sphères de l’État, alors que rien ne l’y avait préparé. C’est aussi le « commencement de la fin » d’un système mafieux, le renforcement d’une opération mains propres, s’attaquant à la corruption, au blanchissement d’argent. Maux ayant gangréné à la fois la sphère économique publique du pays, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, et plus communément appelées le « State Capture ».

L’attaque des Hawks contre le système Gupta/Zuma le matin du 14 février

Bien que des enquêtes et procédures judiciaires aient déjà été lancées, le ton est donné sur l’imminence de la chute du clan Gupta/Zuma. L’organisme policier de lutte contre le crime organisé, le blanchissement d’argent et la corruption – les Hawks – annonçait officiellement le lancement des premières perquisitions dans la résidence de Saxonwold (quartier huppé de Johannesburg) des frères Gupta, ainsi contre le fils de Jacob Zuma, Duduzane, dans le cadre de recherche de preuves de corruption au cœur d’un vaste scandale impliquant le Premier ministre de la province du Free State et actuel secrétaire-général de l’ANC depuis décembre 2017, le fidèle partisan de Zuma, Ace Magashule,et son ancien ministre provincial de l’agriculture. Un des frères Gupta ayant été payé avec l’argent des contribuables pour bénéficier d’une ferme laitière du gouvernement provincial du Free State. La famille Gupta, aidée du fils Zuma, ayant elle-même bénéficié d’un total de 220 millions de rands payés par le gouvernement dans un projet qui a l’origine devait bénéficier aux fermiers pauvres.

Il est au vu de ce mouvement brutal que si les frères Guptas risquent de fortes peines de prison, ils n’y partiront pas seuls ; trois ministres sont déjà identifiés pour avoir favorisé la prise de pouvoir et l’influence des Gupta dans d’autres dossiers en lien avec les entreprises publiques sud-africaines, telles que Eskom (électricité), Denel (armement) et bien d’autres. La classe politique ANC ayant soutenu l’ex-président Zuma peut sans doute commencer à se sentir véritablement menacée, le « protecteur » n’étant plus.
En repensant aux conditions que Jacob Zuma exigeait, il paraît donc évident qu’avant son départ il ne pouvait que tenter l’impossible pour protéger son clan constituer d’un fils, de « conseillers » ayant en fait tissé les bases d’un État dans l’État, et de ministres et autres hauts fonctionnaires corrompus au vu de l’imminence des perquisitions et des arrestations.

Ce qui est né du chaos meurt dans le chaos. Voilà ce qui pourrait être appliqué à Jacob Zuma et à tous ceux qui l’ont accompagné, notamment les Gupta, durant cette décennie où il a présidé l’Afrique du Sud.

La chute d’un président honni le 14 février au soir

Après une résistance sans commune mesure du président Zuma, il est important de décortiquer l’événement qui marque l’histoire de l’Afrique du Sud et de l’ANC. S’il est vrai que tous les Sud-Africains attendaient avec une impatience accrue « Le » grand départ, l’allocution nationale de Jacob Zuma a fait l’effet d’une bombe tant le virage à 90 degrés a été brutal. En effet, en début d’après-midi, le président encore en exercice se présentait, sur la chaîne de télévision nationale – SABC –, comme une victime de son propre mouvement et refaisait, en passant, l’histoire de l’ANC de septembre 2008. Le déni a été, tout le long de cette interview et par la suite dans son allocution, un des faits les plus spectaculaires.

Pour reprendre les mots de Jacob Zuma, il n’aurait rien fait de mal, posant la problématique de son « rappel » ainsi : « I want to be told what I did wrong » (j’aimerais qu’on me dise ce que j’ai fait de mal). Si cette question paraît ridiculement hallucinante, elle peut se comprendre si elle est remise dans un contexte particulier. En effet, si nous faisons la somme de toutes ces années où Jacob Zuma a été protégé par ses « Comrades » [camarades ANC], son réseau, et ce bien avant 2007, il n’est pas étonnant que ce politique déchu ne puisse pas comprendre – ou fasse semblant de ne pas comprendre – ce qu’on pourrait lui reprocher. N’oublions pas que beaucoup de ceux qui l’avaient porté aux nues contre Thabo Mbeki, et fermés les yeux sur ses tendances à la corruption sont les mêmes qui ont fait pression pour qu’il ne finisse pas son mandat. Le Parti communiste sud-africain avec son secrétaire-général, l’ancien secrétaire-général du très puissant syndicat du pays, le Cosatu, ainsi qu’un certain Julius Malema chef de parti EFF, seconde puissance d’opposition après l’Alliance démocratique – DA. À l’avoir protégé contre les multiples motions de censure, le groupe parlementaire n’a rendu service ni à Jacob Zuma, ni au parti et surtout pas au pays.

Le second point marquant a été l’interprétation quelque peu tendancieuse du « rappel » de l’ex-président Mbeki, qu’il n’aurait pas soutenu. Si Jacob Zuma a voulu refaire l’histoire pour mieux diviser l’ANC et se positionner en victime, Twitter lui a rappelé que les « fake news » à la Zuma ne pouvaient pas passer inaperçues ; son ennemi politique depuis 2012, Julius Malema ayant contredit le discours du président : Cyril Ramaphosa ayant été un des seuls qui n’a pas soutenu la « sortie forcée » de celui qui lui tendra la main, quelques années plus tard, lors de son accession à la tête de l’ANC (décembre 2017).

Un jour…

L’histoire immédiate, ou non, nous apprendra sans doute, un jour pourquoi Jacob Zuma a préféré abdiquer, face à l’impatience de son propre parti et des Sud-Africains, en dépit de sa volonté affichée de ne pas « démissionner » à l’instar de celui qui est devenu son ennemi en 2005, lorsqu’il avait été forcé à démissionner de sa position de vice-président sous la mandature Mbeki. Par contre, contrairement à ses espoirs, l’Afrique du Sud ne pardonnera sans doute jamais à Jacob Zuma d’avoir détruit en dix ans le rêve d’un Madiba – et que l’on veuille ou non d’un Thabo Mbeki – d’une « better life for all » selon la formule consacrée. Jacob Zamu a tout simplement privilégié une minorité au détriment de la majorité en toute connaissance de cause, même s’il ne veut aucunement se l’avouer.

Enfin, l’Afrique du Sud, que beaucoup présentent comme le pays qui a perdu de son influence sur le continent africain et toute crédibilité, montre aujourd’hui que les cartes ne sont jamais jouées d’avance, parce qu’un seul homme politique ne peut plus prétendre ne plus écouter son peuple et privilégier ses propres intérêts et son ego ; l’exemple récent du Zimbabwe et maintenant de l’Afrique du Sud devraient amener certains à réfléchir. Cependant, le dauphin enfin confirmé de Nelson Mandela, Cyril Ramaphosa, aura la lourde tâche de restaurer l’ANC et la confiance des Sud-Africains. Pour reprendre les propos des Sud-Africains qui ont été très actifs sur les réseaux sociaux : Cyril Ramaphosa, South Africa is watching you ! ! [Cyril Ramaphosa, l’Afrique du Sud te regarde !]

PAR MARIANNE SEVERIN*

Publié le 15/02/2018 à 18:28 | Le Point Afrique

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