Apprentissage : le gouvernement veut donner la main aux entreprises

C’est parti pour la concertation sur la réforme de l’apprentissage. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, et celui de l’Éducation nationale, Jean-Michel Banquer, ont reçu vendredi les nombreux protagonistes du dossier rue de Grenelle. Quatre groupes dirigés par la juriste Sylvie Brunet vont travailler sur la houlette de France Stratégie, « le laboratoire d’idées public du gouvernement ».

« L’apprentissage souffre d’un paradoxe. C’est à la fois une voie de réussite, mais il est sous-estimé et mal reconnu, a lancé Muriel Pénicaud. Cela fait des années qu’il ne se développe plus. » « À l’exception d’un rebond dans les années 1990 et, plus récemment, de 2004 à 2008, l’apprentissage marque le pas en France, sauf dans l’enseignement supérieur. Plus inquiétant, il chute de manière spectaculaire depuis 2012 », détaillait l’économiste Bertrand Martinot dans un rapport de 2015 pour l’Institut Montaigne, un cercle de réflexion libéral.

Accessible aux jeunes de 16 à 25 ans, l’apprentissage est une formation initiale qui alterne cours théoriques et périodes en entreprise. Il permet de préparer des diplômes de tous niveaux : CAP, BEP, bac professionnel, BTS, licence, master… Un contrat dure en moyenne vingt mois. L’apprentissage est aujourd’hui polarisé aux deux extrémités des niveaux de qualification (CAP infra-bac et enseignement supérieur), alors qu’il concerne essentiellement des qualifications moyennes en Allemagne.

Seulement 400 000 jeunes formés par an

Bon an mal an, la France ne parvient pas à former tellement plus de 400 000 apprentis par an, soit 7 % des jeunes seulement. C’est deux fois moins qu’en Allemagne, par exemple. Tous les pays d’Europe dont le taux de chômage des jeunes est faible ont pourtant misé sur ce dispositif (voir illustration). Et ses résultats sont satisfaisants : sept mois après leur formation, 70 % des jeunes qui choisissent l’apprentissage sont en emploi, souligne Muriel Pénicaud. Le gouvernement espère donc revaloriser cette voie d’accès au marché du travail. Notamment pour attirer les 1 300 000 décrocheurs qui ne sont ni à l’école ni en emploi et n’ont pas de qualification.

Les pays où l’apprentissage est très développé ont un taux de chômage des jeunes faible. © Bertrand Martinot l’apprentissage, un vaccin contre le chômage des jeunes, rapport de l’Institut Montaigne, Bertrand Martinot, mai 2015

Lever les freins à l’apprentissage

Pour y parvenir, l’exécutif veut éviter d’aborder tout de suite les sujets qui fâchent : le financement et la gouvernance du système, d’une grande complexité car elle implique une multiplicité d’acteurs (chambres consulaires, régions, Éducation nationale, branches professionnelles). Il préfère se concentrer au préalable sur les meilleurs moyens de lever les multiples freins à l’apprentissage qu’il a d’identifiés.

Un jeune qui trouve une entreprise en janvier pour l’accueillir doit, par exemple, attendre la rentrée scolaire pour l’intégrer, ce qui fait souvent capoter le projet. Quant aux entreprises qui souhaitent la création d’une formation en apprentissage correspondant à leurs besoins, elles doivent souvent attendre deux ans, le temps que l’Éducation nationale réagisse.

Dans la boucherie, des couteaux interdits aux mineurs

Lorsqu’un contrat entre un employeur et un jeune est rompu, ce dernier perd en général son année, car il a beaucoup de mal à se faire embaucher par une autre entreprise ou à se réorienter sans perdre plusieurs mois. Certaines réglementations freinent également encore l’embauche de mineurs, malgré des assouplissements. Dans la boucherie, l’apprenti n’a pas le droit de manier certains couteaux de cuisine, affirme-t-on dans l’entourage de la ministre du Travail.

Rue de Grenelle, on réfléchit à rapprocher le contrat d’apprentissage du contrat de professionnalisation, beaucoup plus souple et qui se développe malgré un coût plus élevé pour l’employeur. L’embauche d’un « contrat pro » peut se faire toute l’année et il est davantage centré sur des certificats de qualification professionnelle de branche plutôt que sur des diplômes.

Mettre « l’entreprise au cœur du système »

« Il ne s’agit pas de quelques rustines », assure Muriel Pénicaud, qui promet de « refonder le système ». La ministre veut rendre l’offre de formations beaucoup plus réactive, notamment pour préparer l’adaptation des métiers liés à la transformation numérique. Ce qui va nécessiter d’accélérer la réactualisation des diplômes ou titres professionnels délivrés, une procédure qui prend en moyenne cinq ans, selon la ministre du Travail. Cela implique de recentrer le système autour des entreprises. « L’offre ne doit pas déterminer la demande. C’est bien la demande des entreprises et des jeunes qui doit déterminer et piloter l’offre. (…) Tous les pays qui ont réussi une grande filière d’apprentissage (…) sont (ceux) qui ont mis les jeunes et l’entreprise au cœur du système. »

Autrement dit, les branches professionnelles pourraient se voir confier beaucoup plus de libertés pour définir elles-mêmes les formations en apprentissage actuellement codéfinies avec l’Éducation nationale parce qu’elle détient le monopole sur la délivrance des diplômes. « Les entreprises et leurs représentants doivent pouvoir diriger les centres de formation des apprentis en fonction de leurs besoins », estime Muriel Pénicaud. « Une révolution copernicienne » qui ne pourra pourtant pas se faire du jour au lendemain, car nombre d’entre elles ne sont pas prêtes à assumer cette tâche, reconnaît-on à la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME).

Sans compter la résistance que ne manquera pas d’opposer le monde éducatif. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’Éducation nationale dénonçait, en 2014, des « oppositions idéologiques » persistantes. « Une partie des enseignants, fortement soutenue par une partie de la représentation syndicale, continue de manifester une réelle hostilité au développement de l’apprentissage », écrivaient les auteurs à propos des lycées professionnels, l’autre voie de l’enseignement professionnel piloté par l’Éducation nationale et qui forme 700 000 jeunes.

La CGT s’oppose aux orientations du gouvernement

« Il n’y aura pas de sujets tabous », promet Muriel Pénicaud. Les sujets du financement et de la gouvernance, très sensibles – notamment pour les régions, qui ont la main sur la carte des formations disponibles –, devraient être abordés à la fin de la concertation.

À la sortie de la rencontre, les syndicats se sont montrés plutôt satisfaits. La CFDT s’est notamment déclarée très favorable à l’idée de redonner la main aux entreprises, à condition de les responsabiliser sur la qualité des formations offertes et de traiter la question du statut des apprentis, ce qui revient à améliorer leur accès au logement ou encore aux transports.

Seules la CGT et FO ont exprimé leurs réticences. Le syndicat de Philippe Martinez accuse le gouvernement de vouloir « satisfaire les exigences de court terme des employeurs en mettant encore plus l’apprentissage au service des entreprises ». Le syndicat craint un raccourcissement de la durée des formations « pour aboutir à la reconnaissance de compétences et non plus de diplômes et titres nationaux ». Et il soupçonne le ministère du Travail de vouloir « supplanter la formation initiale de qualité assurée par les lycées professionnels ».

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