Bitcoin : la mise en garde des économistes

Après une folle semaine, au terme de laquelle le bitcoin a franchi brièvement le cap des 11 000 dollars, la crypto-monnaie traverse depuis le 29 novembre une zone d’importantes turbulences. Tout a commencé mercredi soir. Peu avant 20 heures, ce jour-là, la monnaie virtuelle dévisse brutalement. Elle perd plus de 2 000 dollars en quelques minutes pour atteindre le seuil plancher de 7 980 dollars à 20 h 30. Simple prise de bénéfice ou début de la fin ? Difficile de trancher. En effet, entre 20 h 45 et 21 h 15, plus de 700 000 transactions sont enregistrées. Le cours de cette monnaie virtuelle remonte alors : aux alentours de 10 000 dollars vers 22 heures. Avant de rechuter.

Le bitcoin joue au yoyo. Ce n’est pas la première fois que cette monnaie virtuelle connaît de sérieux soubresauts. Du 11 juin au 16 juillet dernier, le bitcoin a déjà traversé un gros trou d’air, passant de 3 018 dollars à 1 938 dollars (une baisse de 35 % de sa valeur). Du 1er au 15 septembre, au lendemain de la décision de Pékin de fermer les plateformes d’échange de bitcoin présentes sur le territoire chinois, la monnaie virtuelle s’est, là aussi, effondrée de 34 %, passant en quelques heures de 4 950 à 3 226 dollars. Le dernier choc s’est produit entre les 8 et 12 novembre quand le bitcoin est brutalement tombé de 7 458 dollars à 5 867 dollars (- 21 %) avant de repartir à la hausse.

Evolution du cours du bitcoin les 29 et 30 novembre 2017. © CoinMarketCap.com

Les raisons d’un décrochage

Comment interpréter la baisse de mercredi et jeudi qui atteignait les – 16 % à 17 heures ? Après une hausse du cours du bitcoin de plus de 1 300 % en un an (contre 18 % pour le CAC 40), il n’y a rien d’anormal à ce que des investisseurs engrangent leurs gains. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a alerté sur le caractère spéculatif du bitcoin, niant qu’il s’agisse d’une monnaie ou même d’une crypto-monnaie. De de son côté, John McAfee, créateur du groupe spécialisé en cybersécurité qui porte son nom, est persuadé que le bitcoin va se reprendre. Il prédit même que cette crypto-monnaie atteindra le million de dollars avant 2020. Et grimpera encore par la suite !

Sur Twitter, il a expliqué ce qui fondait sa conviction. « Il n’y a que 21 millions de bitcoins. Or, il y a 2 milliards de travailleurs dans le monde. La valeur finale du bitcoin sera égale à la productivité économique moyenne multipliée par le nombre de personnes actives divisées par 21 millions. Grosso modo, le résultat devrait se chiffrer en dizaines de milliards de dollars… » a-t-il publié sur son compte Twitter.

Son raisonnement est loin de faire l’unanimité. Plusieurs voix commencent à émettre des doutes sur l’avenir de cette monnaie. Et pas des moindres. Dans une tribune, publiée par le Financial Times
le 30 novembre, l’économiste Jean Tirole se montre sans ambiguïté. « Il y a beaucoup de raisons d’être prudent avec le bitcoin », écrit-il. Cette monnaie est « un actif sans valeur intrinsèque », souligne-t-il. Le bitcoin est « sans réalité économique », poursuit-il.

Des Nobel d’économie dubitatifs

Le Prix Nobel français, fondateur de l’École d’économie de Toulouse, met en garde les banques, les compagnies d’assurances et les fonds de pension qui pourraient se laisser tenter par ce qui est aujourd’hui présenté comme de « l’argent facile ». Les risques pris par celles et ceux qui choisissent de spéculer sur cette crypto-monnaie sont importants, explique-t-il. « Mon scepticisme ne concerne pas la blockchain, la technologie qui est derrière le bitcoin. [Celle-ci] est une formidable innovation, bénéfique pour de nombreuses applications, car elle sécurise de manière simple, rapide et automatique les contrats. Mes inquiétudes tiennent à la crypto-monnaie elle-même. Le bitcoin pose en effet deux questions cruciales : est-elle durable ? Et contribue-t-elle au bien commun ? » écrit-il.

Or, sur ces deux points, l’économiste met en doute à la fois la pérennité de cette monnaie numérique (« le jury n’a pas encore délibéré définitivement sur ce point », plaisante-t-il) et son utilité « sociale »… qu’il qualifie d’insaisissable. « Annoncées comme un instrument de désintermédiation financière, les ICO [Initial Coin Offerings, comme on surnomme les levées de fonds qui reposent sur l’émission d’actifs numériques échangeables contre des cryptomonnaies, NDLR] négligent les fondamentaux de la finance : l’utilisation d’intermédiaires fiables et bien capitalisés pour suivre les projets », alerte-t-il.

Une monnaie ubérisée ?

« [Le bitcoin illustre la] volonté d’ubériser la monnaie, de ne pas avoir de banquier central qui décide de son prix », expliquait la semaine dernière, à l’AFP, Ludovic Subran, chef économiste de l’assureur-crédit Euler Hermes, comparant le phénomène de la crypto-monnaie à ce qui se passe entre les taxis et Uber, société de location de voitures avec chauffeur (VTC) qui a bouleversé le marché du transport urbain.

Un autre Prix Nobel d’économie partage cette analyse. Joseph Stiglitz, ancien conseiller économique de Bill Clinton, a eu l’occasion de l’exprimer sur la chaîne Bloomberg le 29 novembre. Le bitcoin « ne sert aucune fonction socialement utile », a-t-il déclaré. Cette crypto-monnaie ne réussit « qu’en raison de son potentiel de contournement, du déficit de surveillance […]. C’est une bulle [spéculative] qui va donner beaucoup d’émotions à beaucoup de monde tant qu’elle va monter, mais elle va redescendre », a-t-il prédit. Pour Stiglitz, il n’y a qu’un moyen d’éviter ce krach annoncé : « Il faudrait interdire le bitcoin. »

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