Daech est-il vraiment en déclin ?

Que reste-t-il du territoire de Daech en Irak et en Syrie, estimé en 2014, au plus fort de l’influence du groupe djihadiste, à 240 000 kilomètres carrés, soit plus d’un tiers de la France ? Pas grand-chose : quelques poches de résistance dans la région de Deir-el-Zor et à la frontière irako-syrienne, prises d’assaut par, d’un côté les troupes de Bachar Al-Assad soutenues par les Russes, et de l’autre l’armée irakienne, la coalition internationale et les Kurdes.

Cette défaite militaire a été actée ce jeudi par le président de la République française, Emmanuel Macron : « Nous avons gagné à Raqqa et les prochaines semaines et les prochains mois nous permettront, je le crois profondément, de gagner complètement sur le plan militaire dans la zone irako-syrienne. » « Mais il n’en sera pas terminé pour autant de ce combat, a enchaîné le président français. La stabilisation dans la durée, la lutte contre les groupes terroristes seront d’indispensables compléments à la solution politique inclusive, plurielle, que nous voulons voir émerger dans la région », a-t-il ajouté lors de cette intervention sur la base navale d’Abu Dhabi. Un constat assez réaliste.

Mais si la réalité de la zone irako-syrienne n’est pas favorable à ce qui reste de Daech, la mouvance islamiste a dans le même temps prospéré à travers la planète ces derniers mois. « Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces gens-là sont dans une logique d’extension et non de repli. Ce mouvement créé en 2006, avec quelques centaines de combattants sunnites irakiens, est aujourd’hui un mouvement global avec des franchises sur trois continents, ce n’est pas rien ! » analyse Wassim Nasr, auteur du livre « Etat Islamique, le fait accompli » aux éditions Plon. « De quel repli parle-t-on, alors que Daech adoube au même moment des groupes en Egypte, en Libye, ou en Indonésie ? Ce sont des locaux qui sollicitent cet adoubement. Il y a une extension du logo, de la marque à travers le monde », confirme le journaliste spécialiste du djihadisme sur la chaîne France 24.

« Ils ont construit un mythe »

De fait, Daech a perdu sa prétention étatique et laissé échapper l’administration d’un « pays » en Syrie et en Irak, ainsi que des sources de revenus. « Mais ils ont aussi construit un mythe sur lequel ils feront de la propagande pendant deux décennies. Il a fallu 48 heures pour prendre Mossoul, deux ans pour la reprendre. C’est un bras d’honneur au monde entier, l’EI a résisté plus longtemps que n’importe quelle autre armée arabe depuis 150 ans », enchaîne le spécialiste.

Nombre de spécialistes s’inquiètent par ailleurs d’un retour des djihadistes à la première occasion. « Dès que la pression militaire va baisser, au Moyen-Orient, ils seront de retour, et ça pourrait être plus grave qu’en 2014, avance ainsi Wassim Nasr. Prenez l’exemple des Talibans, qui font la guerre depuis 16 ans, ils contrôlent la moitié du pays depuis que l’engagement américain a faibli. L’Afghanistan est le principal terrain de conquête de l’EI actuellement. Il y a des attentats tous les jours. C’est là où il y a eu le plus grand nombre de soldats américains tués, bien plus qu’en Irak ou en Syrie. »

Les Américains ont par ailleurs frappé une base de Daech en Somalie il y a six jours, tandis que la bataille de Marawi aux Philippines, qui oppose des djihadistes de l’EI à l’armée, vient de se finir après cinq mois de combats acharnés. Des faits qui font dire à Wassim Nasr que « la guerre contre l’EI est loin d’être finie ».

« La solution militaire, c’est très bien, cela a permis de mettre un terme au circuit logistique des commandos qui ont visé l’Europe, et aussi de dissocier Daech des populations locales qui pourtant les avaient accueillis à bras ouvert, mais est-ce une solution à long terme ? » conclut le journaliste.

Où Daech prospère-t-il dans le monde ?

Yemen, Liban, Egypte, Gaza

Jund al-Khilafah, en Égypte, se rallie à l’EI le 23 septembre 2014. Ansar Bait al-Maqdis, le plus important groupe armé djihadiste égyptien, annonce son allégeance à l’État islamique le 10 novembre de la même année, et prend le nom de Wilayat Sinaï. Le groupe est principalement implanté dans le Sinaï, d’où il lance des opérations commandos. Le 10 septembre 2015, l’Armée de l’islam, à Gaza, annonce son allégeance à l’État islamique. Ansar Dawlat al-islammiyya, au Yémen, se rallie à l’EI le 3 septembre 2014.Russie, Caucase et Asie centrale

Le 24 juin 2015, une partie de l’Émirat du Caucase annonce prêter allégeance à l’État islamique. Abou Mohamed al-Adnani, porte-parole de l’EI, annonce dès le 23 juin que l’allégeance est acceptée. Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan a aussi prêté allégeance à l’État islamique.

Russie, Caucase et Asie centrale

Le 24 juin 2015, une partie de l’Émirat du Caucase annonce prêter allégeance à l’État islamique. Abou Mohamed al-Adnani, porte-parole de l’EI, annonce dès le 23 juin que l’allégeance est acceptée. Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan a aussi prêté allégeance à l’État islamique.

Afghanistan, Pakistan, Inde

En septembre 2015, un rapport de l’ONU estimait qu’environ 10 % des insurgés afghans ont prêté allégeance à l’EI. Des groupes ayant fait allégeance à l’EI ou qui s’en déclarent proches ont été signalés dans 25 des 34 provinces du pays. Début 2016, l’armée américaine estimait aussi que l’EI compte entre 1000 et 3000 combattants en Afghanistan ; ce nombre n’a fait qu’augmenter depuis. Ansar al-Tawheed, en Inde, s’est rallié à l’État islamique.

Asie du Sud-Est (Philippines et Indonésie)

Jamaah Ansharut Tauhid se rallie à l’EI en juillet 2014, mais une partie du mouvement fait scission en réaction. La même année, l’organisation indonésienne Mujahidin Indonesia Timur (MIT) fait également allégeance à l’État islamique.

En août 2014, aux Philippines, Abou Sayyaf, Ansar al-Khilafah, dit aussi Ansarul Khilafa, et les Combattants islamiques pour la liberté de Bangsamoro font allégeance à l’État islamique. Le 23 mai 2017, avec la bataille de Marawi, quatre groupes ayant fait allégeance à l’EI, parmi lesquels Abou Sayyaf le plus puissant, prennent le contrôle de plusieurs quartiers de Marawi.

Afrique de l’Est (Somalie, Kenya, Soudan)

En octobre 2015, un des principaux chefs Al-Shabbaab, Abdiqadir Mumin, annonce prêter allégeance à l’État islamique. Mais la scission est peu importante, le chef de ces rebelles ne rallie qu’une cinquantaine ou une centaine de combattants et doit s’enfuir dans le Puntland, sous la pression des shebabs. En 2016, un certain nombre de Kényans rejoignent l’État islamique. En avril 2016, un nouveau groupe baptisé « Jahba East Africa », composé d’anciens shebabs, prête allégeance à l’État islamique et annonce son intention de s’en prendre à des cibles en Somalie, au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda. Un groupe nommé Al-I’tisam du Coran et de la Sounna opère sous drapeau de l’EI au Soudan.

Afrique du Nord et saharienne (Algérie, Tunisie, Lybie, Mali)

En Libye, le groupe Majilis Choura Chabab al-Islam (Conseil consultatif de la jeunesse islamique), actif à Derna, annonce apporter son soutien à l’EI en juin 2014. Le 3 octobre 2014, le Majilis Choura Chabab al-Islam, qui contrôle une partie de la ville de Derna, prête aussi allégeance à l’État islamique.

La présence d’Aqmi freine l’expansion de l’EI dans la zone saharienne. Un groupe de combattants a fait scission d’Aqmi et a rallié l’EI en 2014. Le groupe se nomme Jund al-Khilafa (« Les Soldats du califat »). La katiba Okba Ibn Nafaâ, active en Tunisie et liée à Aqmi, a aussi affiché son soutien à l’EI dans la même période. Une partie du groupe djihadiste Al-Mourabitoune, issue du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), annonce prêter allégeance à l’État islamique dans un communiqué signé par Adnane Abou Walid Al-Sahraoui, une allégeance réfutée par le célèbre Mokhtar Belmokhtar. L’État islamique a reconnu officiellement l’allégeance du groupe d’Al-Sahraoui le 30 octobre 2016.

Afrique de l’Ouest (Nigeria, Cameroun)

Le 7 mars 2015, Boko Haram, alors dirigé par Abubakar Shekau, prête allégeance à l’EI. Il tient alors plusieurs villes dans le nord-est du Nigeria, principalement dans l’État de Borno, avec des incursions au Cameroun, au Niger et plus rarement au Tchad. En août 2016, l’État islamique en Afrique de l’Ouest, son nouveau nom, se scinde en deux. L’État islamique présente Abou Mosab al-Barnaoui comme le chef de ses forces en Afrique de l’Ouest. La plupart des combattants de l’ex-Boko Haram ont pris le parti d’al-Barnaoui malgré la résistance de Abubakar Shekau.

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