Frappes contre Daech : «La coalition sous-estime le nombre de victimes civiles»

C’est une enquête d’une ampleur inédite qu’a publiée jeudi le New York Times sur les bavures de la coalition internationale anti-Daech en Irak. 18 mois d’enquête, de son lancement en août 2014 à la fin du mandat Obama à l’automne 2016. Plus de 150 lieux de frappes en Irak visités. Des centaines de témoignages de survivants et d’officiers américains récoltés. Et la conclusion suivante : « On est si loin du discours officiel qui estime qu’en termes de pertes civiles, cette guerre est la plus transparente de l’histoire récente des Etats-Unis ».

Les chiffres exposés par la journaliste Azmat Khan sont tout aussi déconcertants. Une frappe sur cinq causerait la mort de civils, soit un taux 31 fois supérieur à celui indiqué par la coalition menée par les Etats-Unis.

Ce constat n’étonne pas Nadim Houry, chargé de la Syrie et de la lutte antiterroriste au sein de l’organisation internationale Human Rights Watch (HRW). Son enquête publiée fin septembre sur les dégâts civils des frappes aériennes autour de la ville de Raqqa –reprise mi-octobre– juge évitables les pertes civiles dans les écoles, les maisons ou sur les routes. Entretien.

Qu’apprend-on de nouveau dans cette enquête ?

Nadim Houry. Premièrement, jamais un travail aussi dense et précis n’avait été effectué sur une zone aussi large. Ensuite, elle démontre encore une fois que la coalition est en train de sous-estimer le nombre de victimes civiles tuées par la coalition internationale. Et j’insiste sur le fait que c’est un effort collectif. Il ne s’agit pas d’un problème américain mais d’un problème de coalition, c’est-à-dire qui concerne la France, la Grande-Bretagne ou encore l’Italie. Actuellement, tout le monde est en train de se cacher derrière les autres.

Comme vous, le New York Times déplore également un problème de méthodologie, tant sur le choix des cibles que sur la reconnaissance a posteriori de dommages collatéraux.

Il n’y a aucun suivi, aucune enquête de terrain. Leurs enquêtes ne se basent que sur la surveillance aérienne, c’est-à-dire sur ce qu’ils voient via leurs drones et leurs satellites. Ils ne vont jamais interroger des témoins, des survivants ou encore voir qui est enterré. Des ONG comme nous ou comme AirWars (un groupe à but non-lucratif composé de journalistes et de chercheurs, NDLR), mais aussi des journalistes, disposent de preuves. Nous leur proposons de les accompagner pour constater les mêmes choses, mais ils trouvent toujours des excuses pour refuser. Ils sont la logique suivante : « Il n’y a pas de victimes civiles, ou alors on ne les voit pas sur nos écrans ».

On lit également dans cette enquête qu’à plusieurs reprises, des cibles sont bombardées alors que Daech n’y réside plus depuis déjà quelques semaines. Avez-vous fait le même type de constat en Syrie ?

Complètement. Parfois, leurs informations sont désuètes ou erronées. Soit Daech n’était plus présent au moment de la frappe, soit Daech était mélangé à des civils. Par exemple, ils ne prennent pas en compte que les populations dans les villes sous contrôle de Daech ne se promènent pas beaucoup. Tout rassemblement dans un bâtiment devient donc suspect pour la coalition. Le simple fait qu’un cousin rejoigne son oncle dans la maison d’à côté suscite une crainte potentielle.

Peut-on réellement chiffrer le nombre de pertes civiles ?

Sans collaboration entre la coalition et les civils, c’est bien sûr quasi impossible de dresser un bilan global. Ce qui est certain, c’est que la prétention de la coalition à dire qu’il s’agit d’une des guerres les plus « cleans » et les plus transparentes ne passe pas.

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Le secrétaire à la Défense américain, James Mattis, a déclaré que le président Donald Trump avait ordonné à ses forces armées d’accélérer la campagne contre le groupe EI et de déléguer l’autorité d’approuver. Dans les faits, cela reste difficile à prouver. La coalition refuse catégoriquement cette thèse. Mais comparé à d’autres campagnes, il y a matière à dire que les frappes ont été ordonnées à un niveau de plus en plus local depuis janvier 2016.

L’autre problématique soulevée par le New York Times, c’est celle du chemin de croix des civils pour se faire indemniser, comme le prévoit la loi.

Le Congrès américain avait approuvé la compensation de certaines victimes mais jusqu’à maintenant, aucun cas n’a abouti. Le New York Times suit un cas emblématique, qui après tant d’efforts, se voit proposer quelque chose d’inacceptable par rapport à ce qui est arrivé à sa famille. Et ça encore, c’est le seul cas. Sur le terrain, nous avons rencontré plusieurs orphelins laissés à l’abandon, auxquels la coalition ne donne aucune réponse sur leur avenir.

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