Histoire des Peuls du Fouta-Djallon : La synthèse de Guébhard

Louis Tauxier

Payot, Paris, 1937

Livre Troisième
Chapitre IV

Guébhard, administrateur au Fouta-Djallon, (j’ai eu le plaisir de le connaître en 1907) n’est pas un auteur sûr. Il est intéressant par les détails qu’il a recueillis de la bouche de ses renseigneurs, mais il ignore malheureusement l’histoire véritable et la chronologie du Fouta, n’ayant pas consulté les sources. Nous donnerons cependant son récit à cause des détails intéressants qu’il contient. Il dit d’abord que le Fouta-Djallon fut un refuge pour diverses tribus peuhles, puis vinrent des marabouts musulmans qui excitèrent les Peuhls contre les Dialonkés fétichistes. Vers 1725 1 vivait à Timbo un musulman qu’entourait un renom de sainteté. Il s’appelait Ibrahima Sambégou et descendait d’une famille musulmane établie depuis près d’un siècle dans le pays. Cet Ibrahima Sambegou, pendant sept ans, n’était pas sorti de l’enclos de sa résidence; nuit et jour, il était en prières, occupé à la lecture de livres pieux ou enseignait la religion à ses disciples. Son cousin Ibrahima Sory, quoique bon musulman, était un gaillard vigoureux, rompu à tous les exercices du corps, sans cesse à la chasse ou en quête d’aventures 2. Son caractère lui faisait mal supporter la promiscuité des idolâtres et leurs amusements profanes.

Un jour, aux environs de Timbo, avait lieu une grande fête à laquelle prenaient part les fétichistes de l’endroit; il vint, se mêla aux danseurs, et, brusquement, tirant son sabre, il creva les tambours au son desquels ils évoluaient. Profitant de la stupeur des assistants et non sans en blesser plusieurs, il s’enfuit et se réfugia chez son cousin, près de qui les infidèles vinrent réclamer, demandant à ce qu’il leur soit livré pour être mis à mort. Ibrahimà Sambégou reçut fort diplomatiquement les plaignants et leur dit qu’il ferait rechercher le coupable. Entre temps, il fit prévenir Ibrahima Sory, qui était dans les environs, de venir en simulant la folie et en chantant comme s’il avait perdu la raison, ce qu’il fit en effet: « Voyez, dit alors Ibrahima Sambegou, mon cousin est fou, il ne sait ni ce qu’il dit, ni ce qu’il fait; arrangeons-nous et acceptez réparation avec ces présents. » Calmes et satisfaits, les infidèles s’en allèrent emportant ce qu’ils avaient accepté. A peine étaient-ils partis que toute la famille d’Ibrahima Sambégou se réunissait et que les têtes s’exaltant, la guerre sainte dont, depuis longtemps déja il était en secret question, était fermement décidée. S’armant sur-le-champ, les croyants se mirent à la poursuite des infidèles pour venger leur humiliation et faire triompher leur foi. Sortis de Timbo, ils se comptèrent; ils étaient en tout 99; encore avaient-ils avec eux tous les hommes composant la famille et dont quelques-uns n’étaient encore que des enfants. Tandis qu’ils se dénombraient ainsi, l’on vint annoncer à Ibrahima Sambegou qu’un fils venait de lui naître. Aussitôt, rendant grâce au ciel, ses compagnons et lui remercièrent Dieu d’avoir porté leur nombre à cent et virent dans cette naissance un heureux présage. Pleins d’un nouveau courage, ils se précipitèrent sur leurs ennemis qui, les voyant venir, s’étaient arrêtés.

Le premier, Salli Moussa, tira une flèche qui manqua son but. Tierno Oumar tira à son tour et sa flèche vint traverser un Poulli qui tomba. La bataille devint alors générale et le sort se montrait défavorable aux croyants lorsque survint Mama Harouna qui possédait un fusil 3, arme encore inconnue des infidèles qui, au premier coup, pris de terreur et croyant que Dieu lui-même venait au secours des musulmans, se débandèrent et s’enfuirent. Cette bataille avait eu lieu dans un endroit appelé Talansan situé à peu de distance du Bafing.

« Fiers de ce premier succès, les musulmans dont le nombre s’accroissait sans cesse, car tous les croyants établis çà et là s’étaient joints à eux, poursuivaient leurs ennemis et dans de multiples engagements leur infligeaient de nouvelles défaites. Ibrahima et sa petite armée vinrent alors camper près de la rivière Diendiou afin de livrer bataille à une grande quantité d’infidèles Dialonkés établis dans la région avoisinante. Ceux -ci effrayés par les succès toujours croissants de leurs ennemis, par leur courage, leur intrépidité, allèrent trouver un musulman important établi dans leur région qui, sans les avoir convertis, était leur fabricant attitré de gris-gris ; ils lui depeignirent l’armée qui s’avançait vers eux comme un ramassis de pillards, son chef Ibrahima Sambégou comme un faux musulman cherchant à conquérir pour lui le pays et lui demandèrent de leur fabriquer un talisman qui leur assurerait la victoire sur leurs ennemis.

Feignant d’épouser leurs querelles, Fodé Hadji écrivit leurs noms sur un morceau de papier avec le nom de leurs ennemis, le leur remit, après en avoir pris copie, leur disant d’être pleinement rassurés, paisibles, puis il les renvoya non sans s’être fait donner d’utiles indications sur les lieux où ils comptaient se retirer. En leur présence, il plaça sous une pierre un autre gri-gri dont la vertu devait suffire à écarter d’eux tout péril. Confiants dans cette promesse, les infidèles s’en allèrent chez eux tandis que Fodé Hadji se rendait auprès d’Ibrahima Sambegou :
— Je viens vous demander, lui dit-il, la direction de la guerre, les ennemis sont tous dans leur village appelé Tiay; nous les vaincrons avec l’aide de Dieu !
— Ce sera difficile, répondit Ibrahima Sambégou car ils ont dû faire des préparatifs pour se défendre et ils sont nombreux.
— Ne craignez rien, dit Fodé Hadji, je les ai trompés, ils ne nous attendent pas et n’ont pris aucune mesure pour se défendre.
Il raconta alors toutes les mesures qu’il avait prises pour connaître les retraites des ennemis, les défenses dont ils disposaient et sa demande lui ayant été accordée par Ibrahima Sambegou, avec l’aide de Ibrahima Sory et des guerriers, il vainquit à Tiay les ennemis qui s’y étaient réfugiés sans défiance. Cette dernière défaite acheva de terrifier les infidèles de la région qui abandonnèrent en masse le Fouta et se réfugièrent dans la vallée du Niger, non sans avoir été maltraités dans de nouveaux combats. Rien qu’à Tiay et le même jour, la tradition rapporte que 170 vieillards, anciens des tribus fétichistes, furent mis à mort; beaucoup se soumirent; d’autres furent réduits en captivité. A la bataille de Talansan, les musulmans avaient eu affaire à des Poulli 4, c’est-à-dire à des Peuls ; à Tiay, ils eurent affaire à des Dialonkés. Dans la même région, il existait des groupements importants de commerçants Malinkés, embryons de ceux qui y existent encore ; il ne leur fit pas la guerre parce qu’ils se soumirent ; leur chef se convertit et épousa une fille de Sory. Pendant qu’Ibrahima guerroyait ainsi dans la région du Sud-Est, assisté de tous les musulmans de la contrée, dans toutes les parties du Fouta, des guerres semblables étaient plus ou moins commencées, mais avec des fortunes diverses.

Ibrahima Sambégou convoqua à Tiay tous les chefs religieux épars dans le Fouta qui répondirent à son appel et s’y réunirent. C’étaient

  1. Mamadou Sellou du Labé
  2. Tierno Abdouramani Massi
  3. Tierno Mahadiou Timbi
  4. Tierno Saliou Balla Koïn
  5. Tierno Amadou Kankalabe
  6. Tierno Moussa Kébali
  7. Tierno Samba Bouria
  8. Tierno Ousman Fougoumba
  9. Fodé Hadji

Le pays fut partagé entre tous ces chefs, à qui fut déléguée la guerre sainte.
L’assemblée régla tous les détails de l’assistance que les confédérés devaient se prêter pour assurer le résultat de leurs efforts. Il fut convenu que, la guerre finie, on se réunirait à nouveau et, afin de se concilier le secours d’Allah, Mamadou Seyllou sacrifia un buf noir dont la viande fut partagée entre les neuf fractions guerrières qui venaient d’être constituées en souvenir des neuf compagnons du Prophète. Une prière solennelle fut ensuite faite et les conjurés se séparèrent pour aller, chacun dans la région qui lui avait été assignée, commencer la guerre.
La tradition raconte que lorsque Mamadou Seyllou revint chez lui à Labé, il réunit neuf disciples pour manger dans une case sans lumière ou ils convinrent en même temps, des dispositions à prendre en vue de la guerre. Ils mangèrent tous jusqu’à ce qu’ils fussent rassasiés; mais quel ne fut pas leur étonnement, lorsque l’on apporta la lumiere, de voir que la calebasse qui contenait la nourriture était encore intacte; devant ce miracle qui parut de bon augure, le zèle des croyants redoubla et la conquête du pays ne tarda pas à être complète.
Il en fut de même dans les autres régions, mais la conquête n’y fut pas aussi sanglante qu’elle l’avait été dans le Sud-Est, parce que la region était peuplée de Peuls, du même rameau ethnique que les vainqueurs qui durent à cette circonstance et aussi à leur conversion en masse, de n’être ni massacrés ni réduits en esclavage, leurs personnes furent respectées, un tiers de leurs biens fut enlevé et pris par les vainqueurs pour leur rançon, la terre devint par droit de conquête la propriété des vainqueurs, mais la jouissance leur en fut laissée.
A cette même époque

  • Tierno-Moussa livrait bataille à Kébalé
  • Tierno-Samba à Sambalako
  • Tierno-Salifou à Aïndé-Balla
  • Quant à Tierno Mamadou Kankalabé et à Tierno Ousman Fougoumba, ils palabrèrent avec les Peuls infidèles et grâce au succès de leurs voisins, ils obtinrent soumission et conversion sans coup férir.
  • Dans les Timbis où résidait un parti considérable de Poulli 5 et de Dialonkés, les choses n’allèrent pas tout seul et Tierno Mahadiou se vit obligé de faire appel au concours des confédérés qui se réunirent et vinrent assurer le succès de son effort. La bataille eut lieu près de Benteniel (1775) 6 contre les Dialonkés qui furent défaits. Les Peuls se convertirent.

Après la victoire, une grande réunion eut lieu à Timbi Tounni; tous les chefs religieux et guerriers du Fouta s’y rendirent. On se montrait avec respect les vieillards qui n’avaient pu prendre part à la guerre sainte mais qui l’avaient inspirée et dont les prières avaient obtenu du ciel la victoire. A l’heure actuelle encore, la mémoire de ces ancêtres vénérés s’est pieusement conservée dans les familles sur lesquelles a rejailli l’illustration de leur ascendance. Ce devait être un curieux spectacle que cette assemblée, mélange de types de races si diverses, les unes issues du nord, les autres du sud ou de l’est, descendants de chérifs Marocains ou Berbères, Mandingues et Peuls dont les rêves ambitieux de pouvoir et de fortune allaient se réaliser dans leurs personnes 7
Le Fouta, désormais conquis, fut placé sous la protection d’Allah qui en avait permis la conquête et, pour bien marquer cette attribution, il fut décidé qu’on élirait un représentant de sa puissance. Cette décision prise à l’unanimité, les difficultés commencèrent lorsqu’il s’agit de nommer ce représentant, car les compétitions se firent nombreuses. Si la foi des vainqueurs était vive, leur ambition ne l’était pas moins; tous voulaient bien un chef, parce que c’est la loi du Coran qui enjoint aux musulmans, dès qu’ils sont réunis, de nommer un chef pour les commander au nom du Prophète et parce que les nationalités naissantes ont toujours besoin, selon le cours naturel des choses, de se personnifier pour s’armer; mais chacun des vainqueurs espérait bien être élu et, en cas d’échec, sauvegarder son indépendance.
Après bien des pourparlers, on élut enfin Alfa Ibrahima Sambégou qui fut choisi parce qu’il était très pieux, très doux, très poli et que ses origines arabes et la parenté qui l’unissait, paraît-il, au Prophète, lui créaient des titres spéciaux dont son attitude pendant les guerres récentes, venait encore augmenter la valeur. Telles furent les raisons apparentes de son élection; mais un vieux Foulah qui, mieux qu’aucun autre, connaît les mobiles secrets de l’âme peuple, m’a confidentiellement dit un jour que si Ibrahim avait été élu, c’est que sa grande piété qui tournait au mysticisme, avait atténué son énergie et amolli son caractère, ce qui permettait à ses concurrents malheureux d’espérer échapper à son autorité. Son couronnement, solennel, fut marqué par un événement qui eut, sur l’histoire du Fouta, une répercussion considérable et qui montre bien l’esprit des vassaux vis-à-vis du maître qu’ils s’étaient donné.
Ce fut Alfa Mamadou Kankalabé qui fut chargé de mettre sur la tête du nouvel almamy le turban à neuf tours qui plaçait sous son autorité les neuf diiwe ou provinces du nouvel empire; or, tandis qu’il l’enroulait, il parla ainsi :

« Tout le Fouta est placé sous ton commandement, sauf moi et ma famille. »

Alfa Ousman, chef de la famille des Sériankés, branche collatérale de celle des Sidiankés, dont faisait partie le nouvel almamy, pour lequel il avait été pourtant un concurrent acharné, se leva alors et, prenant un nouveau turban, il recommença a l’enrouler autour de la tête de l’almamy en disant :

« Que tout le Fouta avec sa population, ses êtres et ses choses, ses bois, ses montagnes et jusqu’à l’herbe et la poussière soit placé entièrement sous l’autorité du nouveau chef! »

Puis, se tournant vers Alfa Sellou, il l’interpella suivant l’usage en lui demandant :
— « Ai-je bien parlé? »
Celui-ci, sans hésiter, répondit :
— « Oui ».
Tous les autres chefs, à leur tour répondirent :
— « Qu’il en soit ainsi »
Et la foule approuva d’un murmure d’acquiescement.
En mémoire de cet acte de loyalisme, il fut décidé qu’à l’avenir, ce seraient Alfa Ousman et ses descendants qui auraient le privilège de sacrer les almamys et c’est pourquoi nous verrons dans la suite de l’histoire, les almamys nommés à Timbo, aller se faire sacrer à Fougoumba et recevoir l’investiture de la main du chef de la famille des Sériankés, assisté de l’alfa du Labé.

« Le chef suprême élu, on procéda à l’élection des chefs qui allaient commander les provinces du nouvel empire.

  • Tierno Mahadiou obtint la région des Timbis qui comprenait alors
    • le Massi
    • le Médinah avec le Kébou
    • le Broual Tapé
    • et le Benteniel.
  • Alfa Mamadou Sellou obtint la vaste province de Labé
  • Tierno Hamadou fut nommé chef de Kankalabé
  • Tierno Ousman, fut nommé chef de Fougoumba
  • Tierno Moussa fut nommé chef de Kébalé
  • Tierno Samba fut nommé chef du Bouria, mais il n’était pas satisfait et se plaignit; et, comme son rôle, dans les dernières guerres, avait été très important, on lui confia, en outre, tous les captifs Dialonkés pris à la guerre qui avaient été réunis à Aïndé-Dara. La province de Bouria comprenait alors
    • le Kolen, qui n’en fut distrait que plus tard.
  • Fodé Hadji, dont on se rappelle le rôle, reçut en partage la région qu’il avait contribué à conquerir.
  • Tierno Saliou Balla reçut le Koïn;
  • enfin Alfa Diakouana, de Gongoré, et Tierno Oumar Kalako se virent attribuer des suzerainetés dans la province de Timbo, mais sans former de territoires indépendants, car le nombre des provinces fut strictement limité à neuf, en mémoire, comme nous l’avons vu, du nombre des premiers disciples du Prophète.

Le partage fait, l’on régla les attributions du pouvoir royal; il fut alors décidé qu’une part serait reservée à l’almamy, sur le butin pris à la guerre, sur les récoltes, sur les successions. Des dispositions secondaires furent prises dans chaque province pour les familles conquérantes et celles des vaincus qui allaient désormais devenir leurs vassaux. La terre fut partagée sur des bases qui subsistent encore aujourd’hui, entre les vainqueurs et les vaincus, à qui cependant on enleva toutes les terres non réellement exploitées. Pour le bétail encore en la possession des vaincus, on en fit trois parts dont deux leur furent conservées et la troisième partagée entre les vainqueurs. Toute l’organisation politique fut alors élaborée; a côté de l’almamy chef suprême, les marabouts qui l’avaient élu se placèrent en conseil de l’empire pour le diriger, le conseiller et l’assister en cas de besoin. Il fut décidé que ce conseil, qui représentait la confédération des diiwe (provinces), se réunirait chaque fois que les intérêts politiques et religieux de l’empire le nécessiteraient; qu’à lui appartiendraient la nomination des almamys et les décisions concernant les guerres à livrer et les traités à passer.

En définitive, pour se conformer à la loi du Prophète, les Foulahs venaient de se donner un chef, mais ceux même qui venaient de l’élire s’efforçaient, par des mesures secondaires, de diminuer son autorité et de conserver leur indépendance.

Dans la suite de l’histoire, nous assisterons aux difficultés du pouvoir royal à s’affermir. Nous verrons le grand conseil de l’empire, formé autrefois de grands vassaux confédérés se recruter dans l’entourage direct du souverain, lutter contre l’autorité souveraine en lui suscitant des concurrents et des difficultés 8 …

A peine les membres de l’assemblée étaient-ils de retour dans leurs demeures que d’autres périls les forcèrent à se réunir à nouveau pour repousser le retour agressif des infidèles qu’ils avaient chassés du pays. L’almamy Ibrahima ne dirigea plus les armées et confia cette direction à son frère Sory9 qui, d’ailleurs, avait toujours dirigé les opérations militaires dont Ibrahima était l’âme et l’instigateur. Ibrahima, chef religieux plutôt que guerrier, ordonnait la guerre et Sory la commandait en son nom. Après l’assemblée de Benteniel, l’almamy Ibrahima et, pour lui conserver le nom que lui donne l’histoire, Karamokho Alfa, dont les facultés étaient ébranlées par les jeûnes, les veillées pieuses et le mysticisme de plus en plus profond, se vit forcé de choisir comme bras droit son frère Sory; les divisions qui existaient dans sa propre famille rendaient cette décision nécessaire et, pour mieux en faire comprendre l’opportunité, et en même temps pour donner à cette famille des almamys, qui doit tenir une si grande place, la physionomie qui lui est propre, nous en raconterons l’origine et la composition à l’époque où Ibrahima Sambegou fut nommé almamy.

L’ancêtre de la famille s’appelait Seikou-Abana; il vivait auprès de Tischitt et descendait du Prophète par Néné-Rugbiatou, une de ses filles. Il était parti de la Mecque sous le règne de Sédinah Oumarou à la recherche de pays à convertir et à conquérir. Parvenu à Tischitt, il avait, en effet, fondé un empire, disent les traditions, également composé de neuf diiwe et sa postérité ayant augmenté 10 un de ses descendants nommé Abassy, résolut de quitter la région pour aller lui-même, ainsi que l’avait fait son ancêtre, convertir un pays et en assurer la possession à sa descendance. Béni par le vieux de la tribu, il reçut de lui la prophétie que ses rêves ambitieux seraient réalisés lorsque lui ou un de ses descendants trouverait un endroit appelé Timbo dont un génie indiquerait la place à celui de ses descendants qui devait y régner 11. Chargé de bénédictions, le voyageur se mit en marche; il suivit le Senégal, gagna la vallée du Niger et, remontant le cours de ce fleuve, vint une première fois dans le Fouta, dans le Labé où il forma un village à Dayébé Tondon. Sa famille, lui-même était mort depuis longtemps déjà, se dirigea vers le Sud, où elle séjourna quelque temps et d’où vinrent les ancêtres de Karamokho-Alfa, toujours en quête du fameux Timbo où la race devait régner. Tour à tour, les fils de Seikou Habana avaient campé dans des endroits divers et jamais aucun génie ne leur avait montré la où était Timbo; Ibrahima Sambégou voulait établir Timbo dans un endroit situé à peu de distance du Timbo actuel, mais son frère Sory s’y opposait, disant qu’un génie appelé Sountou lui avait révélé que là n’était pas Timbo. Lui-même chercha longtemps; un jour qu’il se promenait avec Tierno Amadou Guirladio, il arriva dans un endroit où, avant la conquête, les Poulli du voisinage rassemblaient leurs troupeaux : il dit: « Là est Timbo! « et aussitôt il se mit en prière. Lorsqu’il se releva, son compagnon avait, avec des pierres, délimité l’emplacement sur lequel devait s’élever peu de temps après, la mosquée de Timbo, telle qu’elle existe encore. Karamokho Alfa, avec toute sa famille, vint alors se fixer à Timbo, ne conservant à Kobilato qu’un village de culture.

« Au moment où Karamokho Alfa fut nommé chef, sa famille était nombreuse. Nous savons que, rien que par les hommes, elle s’élevait à une centaine d’individus. Voici comment elle se composait et quels en étaient les ascendants:

Généalogie de la famille des Sidiankés

  1. Fodé Seydi
    2. Kikala
    3. Sambegou
Frère de Fodé Séri de Fougoumba et chef de la famille collatérale des Sériankés.
Tous deux descendants de Seikou Habana avec qui leur généalogie n’est pas établie.
  1. Nouhou
    Karamokho Alfa
    (Ibrahima Sambégou)
    Mamadou Dian
  2. Malégui
    Alamamy Sory (enfants legitimes)
    Tierno Mellal
    Tierno Yousoufou
    Hassana Pathé
    Tierno Mamadou Samba
    Baye Si (Bâtards)
    Tierno Mamadou Kala 12

« Comme on le voit Sori et Karamokho Alfa étaient cousins 13 et, si on les dit frères, c’est qu’il est dans les habitudes desnoirs d’appeler leurs cousins des frères. Karamokho Alfa n’avait qu’un seul frère, tandis que Sori en avait quatre légitimes et deux atures sur lesquels pesait la tare de bâtardise. L’un deux, Tierno Amadou Kala, était plus âgé que Karamokho Alfa et fut un de ses compétiteurs. Ses prétentions gênaient considérablement ses parents qui n’osaient pas lui reprocher sa bâtardise, à cause de sa mère qui était aussi celle de Sori, et, avec l’habituel respect des indigènes pour leur mère, Sori, ni aucun des frères ou cousins par lesquels elle était appelée mère, n’aurait oser incrimer la naissance de Mamadou, car c’eût été à leur mère commune. Cependant, le conseil de famille se réunit et l’on était décidé à quelque extrémité lorsque Sori s’y opposa et déclara que par la ruse, il était facile de se débarasser de lui. Les vaches et les boeufs pris à la guerre et revenant à l’almamy Karamokho Alfa avaient été assemblés à Kala et y étaient gardés. Sori annonça un beau jour qu’il allait se fixer dans les troupeau, afin de boire du lait, breuvage dont Mamadou était très friand; aussi celui-ci ne pensant plus à ses ambitieux projets, déclara, que comme il était l’aîné, c’était à lui de garder le troupeau de la famille et, sans rien entendre, il partit pour Kala où il demeura désormais et où il devint très gros à force de boire du lait, disent les traditions. Lorsque Karamokho Alfa fut mort, que son cousin Sori fut devenu almamy, sa famille ramena Mamadou, devenu très vieux, à Timbo, près de la mosquée nouvellement construite; son fils Aliou, conduisit les vaches près de Timbo, dans un endroit qui s’appela dorénavant Aliouya.

« Outre cette famille nombreuse, Karamokho Alfa était entouré de plusieurs notables qui, quoique de famille différente de la sienne, étaient arrivés dans le pays avec ses ancêtres, avec lesquels des alliances leur avaient créé des liens d’intérêt. Parmi ces notables, dont la descendance doit jouer un rôle si important dans l’histoire du Fouta, il faut citer Modi Maka, chef de la famille des Irlabés, Tierno Amadou, de cette même famille, Mama Harouna et bien d’autres qui usurpèrent bientôt, au chef des provinces du Fouta, les pouvoirs que leur donnait la conquête. Dès le début du règne de Karamokho-Alfa, ils s’érigèrent, ainsi que les parents de l’almamy, en porte-paroles des provinces qu’ils se partagèrent de la façon suivante:

Modi Maka. Koin Kebali.
Tierno Yousoufou Labé Fougoumba.
Tierno Samba Timbi-Tounni.
Baye Si Timbi-Médinah.
Bayéro Talato Benténiel. Kolladé. Bomboli.
Tierno Mallal Timbi Ouest. Maasi.
Tierno Amadou. Bouria.

« Ces divisions sont importantes, car elles subsistent jusqu’à nos jours et représentent une des institutions qui ont le plus influé sur toutes les destinées du Fouta et sur celles des almamys. Ces notables furent à l’origine les hôtes des chefs de provinces; lorsque des assemblées se tenaient à Timbo, ils prenaient pour eux la parole et présentaient à l’almamy leurs envoyés, lorsqu’en temps ordinaire, ils avaient quelque communication à faire au souverain. C’est ainsi qu’ils ne tardèrent pas à détourner à leur profit l’autorité dont jouissaient ceux dont ils étaient les porte-parole et à former en quelque sorte les anciens de la vaste tribu que devenaient les Foulahs sous l’influence du pouvoir centralisateur. Ils n’hésiteront pas dans la suite à se substituer au pays, à le représenter, à parler en son nom sans le consulter même. Ce seront eux, ces notables, se transmettant de père en fils leur charge, les véritables maitres du pays, élisant et révoquant les chefs, les affaiblissant, en leur suscitant des compétiteurs, pour ouvrir à nouveau les vacances dont leur appui intéressé faisait pour eux la source de fructueux bénéfices………………………… …………… …………… ..

« Sept ans après (1782) l’assemblée de Timbi, le Fouta se rassemblait à nouveau pour faire face à une révolte des captifs confiés à Tierno Samba Bouria. Une première fois, l’assemblée réussit à les soumettre par de bonnes paroles, mais, avant la fin même de la réunion, plusieurs hommes libres furent massacrés et les confédérés résolurent d’infliger un châtiment exemplaire aux révoltés. Tous les vieux eurent la tête tranchée, tous les jeunes gens reçurent cent coups de corde et se soumirent, mais une importante fraction de plusieurs milliers d’individus s’enfuit et se réfugia dans la brousse du Bennah où elle fonda une petite tribu qui subsiste encore sous le nom de Foulacogny. Ceux qui ne purent parvenir à s’enfuir furent partagés entre tous les notables du Fouta 14.

« Sur ces entrefaites (1791) Karamokho-Alfa devint tout à fait fou 15. Le Fouta réuni nomma son frère Sori almamy et il fut sacré à Fougoumba. L’almamy Sori fit la guerre pendant dix ans 16 presque sans interruption dans le Limban, le Kouranko et le Kissi. Il revint à Timbo avec un butin considérable et avec des fractions importantes de peuples soumis, dont les chefs vinrent chercher à Timbo l’investiture. Son armée se dénombra, et chaque homme apportant une pierre, il ne tarda pas à s’élever une butte de huit à dix mètres de hauteur sur autant de largeur que l’on voit encore dans le tata des Sorias. Alentour, l’almamy, profitant des vassaux qu’il avait amenés avec lui, fit construire un tata, et, sur le sommet de la butte, il plaça sa case. Ces constructions firent murmurer le Fouta; on trouvait que le nouveau chef était devenu trop riche, et, selon l’expression foulah, qui s’emploie lorsqu’on veut dire que l’on a mangé jusqu’aux limites du possible, il était « Aru Teuf « c’est-à-dire « plein « . Aussi, tous les grands vassaux, qui regrettaient déja, comme nous l’avons vu, de s’être donné un maitre, détruisirent le tata de terre, remplacèrent les fortifications par une clôture en bambou et en paille, comme celles que les Peuls ont l’habitude de faire et dirent à l’almamy que, comme il était devenu très riche, il était bon qu’il passât un peu la main à un autre.

Devant ce désir exprimé par l’unanimité, l’almamy déposé se résigna. Ses guerriers et les membres même de sa famille étaient contre lui; il se retira donc, et quittant Timbo, s’installa avec toute sa famille et son bétail dans la montagne Helaya, qui se trouve derrière Timbo, sur le sommet de laquelle il installa sa demeure, refusant de descendre à nouveau dans la ville (1801) 17. Les chefs et notables du Fouta, instruits par une première expérience, résolurent de ne plus désormais se donner un maître, mais, soucieux cependant du principe qui les avait une fois déjà inspirés, ils nommèrent comme almamy Alpha Salifou, jeune fils de Karamokho-Alfa, à peine âgé de quinze ans, et l’autorité fut immédiatement prise par tous ceux qui étaient de force à en détourner une partie à leur profit. Ce fut alors une période d’anarchie dont profitèrent les ennemis du dehors pour venir dans le Fouta reprendre le butin pris dans les dernières guerres, et ce fut en vain que l’armée foulah essaya de résister à leur attaque. Elle fut chaque fois vaincue et les deux chefs Ouassoulonkés : Condé Birama et Condé Aoua, envahirent le Fouta par le Koïn, le Kolladé et vinrent établir leur campement jusqu’à Fougoumba où vint également camper l’armée du Fouta impuissante à s’opposer à leur pillage; tous les troupeaux étaient dévastés par les pillards qui égorgeaient ceux qu’ils ne pouvaient emmener (1806) 18. Les députations du Fouta allèrent alors chercher l’ex-almamy Sory sur sa montagne, chaque province envoya un messager : lui seul désormais pouvait sauver le Fouta de la ruine. L’almamy Sory, sans récriminer, réunit ses fils, qui étaient au nombre de 33 et leur exposa la situation: « Dieu a puni le Fouta, leur dit-il, et demande maintenant une victime expiatoire; un ange m’a appris qu’en échange de ce sacrifce, Dieu nous donnera la victoire car, à lui seul, il sera plus fort que l’armée des infidèles. Quel est celui d’entre vous dont la force et le courage sont supérieurs à ceux de 100 hommes et qui à lui seul puisse tuer les deux chefs infidèles ? « 

« Tous ses fils se présentèrent alors, se disputant pour être choisis. Sadou le premier, mais son père l’écarta en lui disant: « Non, car à toi sont reservées d’autres destinées « . Ahmidou se présenta ensuite, mais son père l’écarta en lui disant que si grand que fut son courage, il ne pourrait résister à plus de 50 hommes; Alceyni se présenta à son tour, mais lui ne pouvait résister qu’à 40 hommes; puis vint Amadou Bemba, mais, comme il avait la lèpre, son père lui dit que dans cet état il ne saurait lutter contre un homme seul. Tour à tour les autres fils se présentèrent et furent repoussés; enfin survint Mamadou Ouleng, le fils ainé de l’almamy, qui arrivait en retard à la convocation de son père; dès qu’il se présenta, celui-ci l’agréa comme le champion qui devait délivrer le pays en sacrifiant sa vie, car seul il avait le courage de 100 hommes réunis.

« Mamadou Ouleng accepta et jura de délivrer son pays en sacrifiant sa vie. Il pria son père de reporter son droit d’aînesse sur Sadou, à qui il confia ses femmes et ses enfants, et de le désigner comme almamay à sa mort. L’almamy lui dit: « Que personne n’aurait besoin de nommer Sadou almamy, qu’il se nommerait lui-même, qu’il avait vu, dans un songe, Sadou couronné de son propre turban « . On régla alors les derniers détails et l’on se mit en route pour Fougoumba par Toukounsan. En route, les bâtons avec lesquels on frappait le Tabala de l’almamy se trouvèrent perdus et l’almamy Sory lui-même coupa une liane pour les remplacer provisoirement. Mamadou Ouleng lui dit: « Mon père, tu as tué une liane « – « Non, répondit l’almamy, elle ne mourra pas « . La tradition rapporte qu’en eflet, cette liane resta verte jusqu’à la fin du règne de l’almamy Bokar, c’est-à-dire jusqu’à notre arrivée dans le pays et notre occupation définitive. Comme on le voit, tous les récits de cette époque sont empreints de mysticisme, entremêlés de légendes et tous les personnages, surtout les premiers marabouts, sont doués d’une seconde vue et sont regardés comme une sorte de prophètes par leurs descendants.

« Arrivés à Fougoumba, ils trouvèrent le campement des chefs infidèles et là, l’almamy Sory dit à son fils: « C’est à toi seul que revient l’honneur de cette journée; à toi seul Allah permettra de tuer les chefs ennemis, mais il exige le sacrifice de ta vie; es-tu prêt à le faire? car d’autres briguent de délivrer leur pays; songe que ton nom vivra dans la mémoire de tous les vrais Foulahs et que dans le paradis, tu jouiras des faveurs d’Allah et des anciens de notre race qu’il a accueillis auprès de lui et parmi lesquels tu prendras place. « 

« Puis il le bénit, et ses frères ayant sellé son cheval, il partit au galop à travers l’armée des infidèles « qui le piquaient de leurs flèches « . Mais les flèches n’entraient pas dans la peau du héros qui faisait cabrer son cheval et cherchait les chefs ennemis qui se présentèrent et furent tour à tour tués par lui; puis, pour bien marquer son sacrifice, il retira ses gris-gris et recommença la lutte; il fit encore un grand carnage d’infidèles, mais tomba à son tour criblé de coups, tandis que l’armée ennemie, effrayée de la disparition de ses chefs, se dirigeait à la débandade vers la rivière Sirakouré où étaient postés l’almamy et ses guerriers. C’était en saison sèche et l’armée ennemie campa dans le lit de la rivière à moitié tarie. Alors Sountou, le génie de l’almamy Sory, lui inspira de crier et aussitôt, la rivière arriva en mugissant et engloutit tous les guerriers ennemis. Cette légende que la rivière Sirakouré a « mangé les ennemis la rend chère aux musulmans qui, encore à l’heure actuelle, chaque fois qu’ils la traversent, font en passant des actions de grâces et boivent son eau avec respect (1806) 19. Cette victoire consolida la puissance de l’almamy Sory qui régna sans conteste sur le Fouta, ne s’absentant que pour aller à la guerre dans le Kouranko, dans le Boundou, dans le Ouassoulou, sur les bords de la Falémé et presque jusqu’à côté de Kayes. Dans une guerre qu’il fit dans le Sérima 20, il était accompagné d’Alfa Salifou qui avait été un moment almamy; son armée y fut décimée par une épidémie de petite vérole et, ce qui était grave, c’est que le pays était dépeuplé; aussi, ne pouvant faire de captifs, l’armée dut retourner à Timbo (1810). Il s’écoula une période de quatre années pendant lesquelles il n’y eut pas de guerres; l’almamy en profita pour organiser le pays.

A cette époque, il convoqua à Timbo Alfa Mamadou Dian, fils d’Alfa Sellou, qui venait de lui succéder à la tête du Labé. Pendant qu’Alfa Mamadou Dian était à Timbo, il tomba malade très gravement; il fit appeler l’almamy à son chevet et lui demanda quel endroit il avait choisi pour être enterré, car il est dans les usages que les vieillards et les chefs désignent à l’avance l’endroit où ils désirent reposer; quelquefois ces désignations se font au lit de mort, lors des dernières recommandations. L’almamy lui indiqua la place qu’il avait choisie et Alpha Mamadou Dian lui demanda de la lui céder, parce qu’il sentait bien qu’il allait mourir; lui-même donna à l’almamy la place qu’il avait choisie dans sa missidi de Labé pour le cas où l’almamy viendrait à y mourir. Peu de jours après, Alpha Mamadou mourait; l’almamy lui rendit les honneurs funèbres et le faisait enterrer dans l’endroit qu’il s’était jusqu’alors réservé pour lui-même. Or, il advint que, l’année suivante, l’almamy partait pour faire la guerre dans le N’Gabou lorsqu’il tomba malade à Labé et mourut presque subitement non sans avoir témoigné le désir d’être enterré à la place cédée par Mamadou Dian, en échange de la sienne (1814) 21.

« Lorsqu’il fut mort, son fils Sadou appela les sofas de son père dans sa case et, essayant sous leurs yeux le turban du défunt, il demanda « s’il lui seyait bien  »
— « Comme à lui-même! »répondirent-ils.
Sur ces entrefaites, ils partirent pour les funérailles et Sadou, par inadvertance ou volontairement, sortit avec le turban de son père sur la tête et avec son bâton. A l’enterrement, tous les gens de Sadou s’étonnèrent et, voyant Sadou dont la ressemblance avec son père était frappante, ils ne voulaient pas croire que l’almamy fut mort; ignorants des circonstances ils rendirent à Sadou les honneurs royaux. Lorsqu’ils apprirent la vérité, ce fut pour le reconnaitre à l’unanimité comme l’almamy et Alpha Abdoulaye, chef du Labé, lui mit le turban sur la tête selon les rites. Le nouvel Almamy voulait partir, mais les vieux du Labé lui dirent : « Attends quelques jours, le Fouta ignore ta nomination; si nous nous passons de lui, il se fâchera; nous allons le convoquer à Fougoumba sans rien lui dire et, lorsqu’il sera réuni, nous nous arrangerons pour faire sanctionner ta nomination. « Ainsi fut fait et, lorsque l’assemblée se réunit, l’almamy Sadou s’y rendit turban en tête et le bâton de son père à la main. Alpha Abdoulaye le présenta au Fouta comme almamy en lui demandant de ratifier cette nomination. Toute l’assemblée fut d’accord ; seul Alpha Ousman qui, comme nous l’avons dit, avait sacré Karamokho Alfa, se leva et déclara qu’il n’acceptait pas de voir violer son privilège, car seul il pouvait sacrer l’almamy. Alpha Abdoulaye, s’adressant à l’assemblée, interrogea individuellement tous les notables et leur demanda s’ils acceptaient? Tous répondirent :
— « Nous avons entendu, nous avons accepté » »N’nani n’diabi ».
Mais Alpha Ousman dit encore :
— « J’ai entendu, mais je n’ai pas accepté. »
On ne tint pas compte de ses protestations et l’assemblée se dispersa, tandis que le nouvel almamy s’en allait à Timbo où il entra avec le cerémonial d’usage (1814). Le soir même, Alpha Salifou, fils de Karamokho Alpha, qui ne s’était pas rendu à Fougoumba, comptant y être convoqué par le Fouta réuni, furieux de l’échec de ses espérances, alla trouver son rival et lui dit :
— « Tu m’as pris l’héritage de mon père, car c’est lui et non le tien que le Fouta a nommé almamy à Timbo. Ton père n’a été nommé que parce que j’étais trop jeune, mais maintenant que j’ai l’âge, je ne puis admettre que tu me prennes ainsi ma place ! »
— « Accepte ou n’accepte pas, lui répondit l’almamy Sadou, peu m’importe ! Les services que mon père a rendus lui ont créé des droits que le pays a sanctionnés en le nommant almamy par deux fois et les droits de ton père ont été déclarés déchus dans ta personne, parce que le Fouta, après t’avoir nommé, t’a révoqué. Fais ce que tu veux, je serai toujours le chef que tu le veuilles ou non! »
Alpha Salifou lui répondit :
« J’ai compris. »
Et, comme Alpha Ousman, il ajouta:
— « Je n’ai pas accepté. »

Ce point de l’histoire du Fouta est intéressant à noter, car de là date la scission de la famille royale désormais divisée en deux partis :

  • le parti des Alphayas, qui reconnait comme légitimes les seules prétentions des descendants de Karamokho Alpha,
  • et les Soryas qui appuient les prétentions des descendants de l’almamy Sory.

En plus des discussions qu’ils élèvent contre la légitimité des droits de la branche Sorya, les Alphayas prétendent, en outre, que l’almamy Sory n’était pas le cousin de Karamokho Alpha, mais simplement un de ses disciples, c’est-à-dire un étranger. Ce point de l’histoire n’est pas éclairci et est très discuté de part et d’autre. Il faut dire que ceux qui admettent l’origine étrangère des Soria sont en petit nombre; d’ailleurs ce qui contribue à en accréditer l’hypothèse sont les descendants de ce même Karamokho Ousman de Fougoumba dont nous verrons ci-dessous les malheurs. Quoi qu’il en soit, de la scission de la famille royale naitront tous les conflits et toutes les guerres civiles qui ensanglanteront le pays et plus particulièrement Timbo et ses environs car, si nombreuses deviendront ses querelles pour le pouvoir, que le Fouta s’en désintéressera et laissera au monde de la famille royale, aux grands porte-parole de Timbo, le soin d’y prendre part, et il s’efforcera d’en éviter pour lui les conséquences.

Ce fut sans encombre que le Fouta passa des mains de l’almamy Sory dans celles de son fils et nous noterons en passant, comme le font les Foulahs qui voient des prophètes dans leurs ancêtres religieux, la réalisation de la prophétie faite par l’almamy Sory lorsqu’il dit a son fils Mamadou Ouleng:

« Que personne n’aurait besoin de nommer Sadou, qu’il l’avait vu, en songe, le front ceint de son propre turban. »

Mais le vieux Alpha Ousman n’oubliait pas l’affront reçu et ses droits méconnus; il commença à nouer des intrigues de tous côtés et manda même Alpha Salifou à Fougoumba pour organiser un coup d’Etat. Mais l’almamy Sadou l’apprit ; il partit un beau matin à cheval et, sans s’arrêter, sauf près du marigot Toukounian, où il fit ses ablutions, il arriva à Fougoumba suivi seulement de quelques sofas à cheval, tomba à l’improviste chez Alfa Ousman, l’amarra solidement lui-même et, rassemblant ses biens, ses femmes et ses serviteurs, il revint dans la même journée à Timbo avec son prisonnier lié sur un cheval. En arrivant, il le fit mettre aux fers et en fit publier partout la nouvelle. Aussitôt grand émoi dans le Fouta, les notables se réunirent et allèrent demander pardon pour lui à l’almamy, dont le courroux fut long à fléchir; ils obtinrent enfin qu’il fût mis en liberté. Alfa Ousman fit semblant de se soumettre, mais jura dans son coeur de ne pas quitter Timbo avant de s’être vengé. Il mit sept ans à préparer sa vengeance. D’accord avec Alfa Salifou, il détacha par des présents et des promesses tous les partisans de l’almamy Sadou, qui étaient nombreux car, ainsi que le disent les indigènes, « tout le Fouta était derrière lui. Il profita des mécontentements que provoque au Fouta chaque occasion où le pouvoir doit s’exercer.
Enfin, au bout de sept ans 22, les notables fatigués d’obéir plus longtemps au même homme, se mirent du parti de l’opposition, et la mort de l’almamy fut décidée. Alfa Salifou, dont la haine était soigneusement attisée par les conjurés, tua lui-même son rival. Dans la lutte, il lui avait, d’un coup de sabre, coupé la main droite et, lorsqu’il le vit couché mort à ses pieds, il fut saisi d’un remords : tous les souvenirs de leur enfance et de leur vie longtemps commune vinrent troubler sa pensée; il ramassa la main tranchée et, couvert de sang, se rendit à la mosquée où les vieux étaient réunis, attendant le résultat du crime qu’ils avaient inspiré et dont ils espéraient récolter les fruits. Alfa Salifou arriva, et, mettant devant eux la main sanglante, il leur dit:

« Voyez, voilà votre oeuvre, l’oeuvre de vos lâches conseils et de vos intrigues, vieillards dont les dehors sont propres mais dont le coeur est sale. Regardez cette main, c’est la main d’un homme qui n’a jamais prêté de faux serments, qui n’a jamais pris le bien de personne, jamais touché la femme de son voisin; cette main a écrit sept Corans; jamais pour ses ablutions, elle n’a employé le sable ou la terre, et c’est toujours avec de l’eau qu’elle se purifiait avant la prière. C’est vous, vieillards, qui lui serriez la main en l’appelant almamy, qui avez comploté sa mort comme vous comploterez la mienne demain, car vous ne voulez pas de maître, quoi qu’en disent vos bouches menteuses. Vous m’avez fait tuer mon frère, celui avec lequel j’ai été élevé, et tout cela pour commander à des traîtres et à des menteurs comme vous. Le pouvoir, je n’en veux pas, le prenne qui veut, maudits soyez-vous qui avez suscité un frère contre son frère ! »

Après avoir ainsi parlé, Alfa Salifou sortit de Timbo sans rien dire, quoiqu’il lui eût été facile de succéder à sa victime (1820) 23.

« Pendant près d’une année,personne ne se présenta pour être chef; au bout de ce temps, un membre de la famille Alphaia, Alfa Bakar Dikourou fut élu et sacré à Fougoumba; il régna trois ans sans que les notables lui suscitâssent de rival et sans qu’il s’en présentât, mais, un beau jour, sans avoir convoqué le parti Alphaïa et le parti Soria, Amadou Fella, le frère de l’almamy Sadou 24, tenta un coup d’Etat, entra à Timbo et le jour même fut tué par l’almamy Bakar Dikourou. Peu de temps après, l’almamy Bakar mourait à Hériko-Compou 25 et Abdoulaye Bademba était nommé almamy et sacré à Fougoumba. Il règna huit ans tranquille, mais les vieux du Fouta se fatiguèrent d’obéir toujours au même homme et commencèrent à murmurer, disant : « qu’à régner ainsi sans conteste, il finissait par les prendre pour ses captifs « (1830) 25.

« Tous les vieux se réunirent en assemblée secrète et décidèrent de se débarrasser d’Abdoulaye en lui suscitant un prétendant. Ils choisirent pour cela Abdoul Gadiri, jeune prince de la famille Sorya, dont l’ambition n’attendait qu’une occasion pour s’affirmer et Tierno Amidiata Kala fut chargé de sonder ses intentions. Un jour de fête, à Timbo, l’almamy Abdoulaye avait prié Abdoul de faire courir son cheval devant lui et celui-ci était parti à fond de train et bientôt disparaissait aux regards, suivi par Amidiata qui, lorsqu il fut assez loin dans la brousse, le pria de descendre de cheval et lui parla en ces termes:
— « As-tu donc peur d’être chef?  »
— « Non « , lui répondit Abdoul.
— « Alors, accepterais-tu si on t’offrait le pouvoir? « reprit Tierno Amidiata.
Et Abdoul de répondre qu’il accepterait s’il était sûr d’avoir la confiance du Fouta. « Tu l’as, lui fut-il répondu, le Fouta veut te confier douze mille hommes, pour que tu ailles faire la guerre dans le Soulima. Lorsque tu reviendras avec du butin, tout le pays sera pour toi et tu renverseras Abdoulaye. « Il en fut ainsi et les vieux de Timbo persuadèrent l’almamy Abdoulaye d’envoyer Abdoul devant afin de lui préparer les routes et le triomphe dont lui-même n’aurait qu’à profiter. Abdoulaye se laissa tromper, Abdoul s’en fut avec les guerriers et avant que l’almamy, retenu à Timbo par les vieux, ne fût arrivé, il fit un butin considérable, détruisit plusieurs villages, entre autres ceux de Simitya et de Modouya. Pendant ce temps, tous les partisans de la famille Sorya se groupèrent autour d’Abdoul et lorsque l’almamy Abdoulaye arriva enfin, son rival lui présenta le butin que celui-ci lui laissa, ce qui lui permit de faire des cadeaux à ceux qui lui faisaient obstacle et dont il s’acquit ainsi le concours. L’armée se mit en route pour Timbo après la soumission du pays, mais les vieux, par des chemins détournés et à l’insu d’Abdoulaye, conduisirent Abdoul jusqu’à Fougoumba où ils le firent sacrer almamy et le ramenèrent à Timbo. L’almamy Abdoulaye alla à sa rencontre et le battit auprès de Doubel de telle façon qu’Abdoul s’enfuit et se réfugia en pays soussou, à Farenta.

« Ce n’était point là l’affaire de ses partisans, parmi lesquels figuraient presque tous les notables du Fouta, lassés du règne sans interruption d’Abdoulaye; aussi Modi Bakar, fils de l’almamy Sadou, Alfa Ousman Korombouya, Modi Ousman Tanou, Modi Sounounou, Bakar Siddi se mirent à la tête d’un mouvement pour rappeler Abdoul en disant partout que « s’il restait là-bas, il y deviendrait chef des Soussous et reviendrait un jour pour se battre avec eux « . Aussi, à la fin de l’hivernage, les partisans de la famille Sorya se réunirent à Koumi pour attendre Abdoul qui vint à leur rendez-vous escorté d’auxiliaires soussous; l’almamy Abdoulaye se rendit lui-même à Koumi avec les partisans des alfayas et une bataille eut lieu que gagna Abdoul. L’almamy Abdoulaye se retira alors à Dara; son vainqueur ne le poursuivit pas et conserva le pouvoir pendant deux ans moins deux mois; à cette date, l’almamy Abdoulaye Bademba revint à la charge, lui livra bataille à Boudou Demba et le mit à la porte de Timbo où il s’installa. L’almamy Abdoul se retira à Kounta et, au bout de deux ans, « envoya une commission « à l’almamy Abdoulaye pour qu’il lui cédât la place; comme celui-ci refusait, il réunit ses guerriers, traversa le Bafing, passa à Kobilato, à Ley Séré, gravit l’Helleya et, par Madiel Mouké, descendit sur Timbo. Abdoulaye, pris au dépourvu, s’enfuit pour se réfugier à Dara. L’almamy Abdoul se réinstalla à Timbo où il resta pendant deux ans. Un matin, grand émoi, l’almamy Abdoulaye arrive avec une suite peu nombreuse au moment du salam et prend place dans la mosquée. A la fin de la prière, il s’avance vers l’almamy Abdoul et le salue « Bonjour, almamy  »
— « Bonjour, tu trouves la paix ici « .
Et la conversation s’engage pendant que les guerriers veillent aux alentours, prêts à intervenir au premier signal. L’almamy Abdoulaye fait ressortir à l’almamy Abdoul tous les inconvénients pour le pays et pour eux-mêmes de luttes continuelles; ne vaudrait-il pas mieux s’entendre et se partager le pouvoir que chacun exercerait pendant deux ans tour à tour. L’assemblée des anciens est gagnée, cet arrangement lui agrée,.mais l’almamy est hésitant, tous le pressent d’accepter et, vaincu par les supplications de l’assemblée, il consent, comptant sur la promesse des anciens pour assurer sa rentrée au pouvoir lorsque son tour sera venu. Chargé des bénédictions des marabouts et de toute la population à qui il vient d’éviter la guerre par sa sage détermination, dictée au fond de son âme par les circonstances, plutôt que par une conviction sincère, Abdoul se retira à Sokotoro et de là recommença ses intrigues qui trouvèrent partout un écho, car le conseil des anciens, de son côté, ne trouvait pas son compte à cette entente entre les deux almamys parce qu’elle resserrait encore leur autorité et diminuait la sienne. Les intrigues que voulait nouer Abdoul les trouvaient disposés à les écouter. Ils pensaient bien se debarrasser ainsi de l’un et de l’autre. Les vieux commencerent donc à repandre le bruit qu’Abdoul préparait une guerre dans le Limban, ce qui leur permit, sans attirer l’attention, de lui fournir des guerriers; de son côté, Abdoulaye fit semblant de rassembler ses partisans pour une guerre dans le N’Gabou et il se dirigea vers Fougoumba, mais là les vieux lui dirent: « Ne reste pas ici, car Abdoul te cherche et va venir; cache-toi aux environs; lorsqu’il viendra, nous te préviendrons et tu l’attraperas, car nous ne lui dirons pas que tu es là « — « Merci « , dit l’almamy Abdoulaye et il alla se cacher à Ketiguia. Pendant ce temps, les émissaires des anciens allaient chercher Abdoul à Soukou où il attendait avec ses guerriers soryas et le conduisaient à Kétiguia par Gongoré. Afin de détourner l’attention d’Abdoulaye, les anciens faisaient tirer des coups de fusil à blanc à Fougoumba et Abdoulaye, dans sa retraite, les entendant et pensant que c’était Abdoul que l’on arrêtait, envoyait ses partisans à la rescousse. Sur ces entrefaites, Abdoul arrivait, le trouvait seul dans sa case et le tuait. Immédiatement, la nouvelle s’en répandit et l’armée d’Abdoulaye se débanda. Après s’être débarrassés de l’un de leurs maîtres, les anciens comptaient bien se débarrasser de l’autre à la faveur de l’assassinat qu’il venait de commettre. Par d’alléchantes promesses, ils l’attirèrent à Fougoumba, sous prétexte de présider leur tribunal dans des affaires de justice, mais dès qu’il fut arrivé, c’est lui-même qu’ils se mirent en devoir de juger pour avoir tué l’almamy Abdoulaye. Abdoul était rusé et il répondit que, s’il avait tué Abdoulaye, c’était pour venger son frère Sadou, meurtre dont ses juges eux-mêmes étaient complices. Entre temps, il acheta en secret la plupart des juges, afin de se tirer de ce mauvais pas, dépensa ainsi une grande partie de sa fortune, fut prodigue de promesses et assez adroit pour se voir acquitté. Il rentra à Timbo où il resta ensuite chef de tout le Fouta pendant quinze ans et mourut à Kounta d’où il fut porté à Timbo et enterré près de la mosquée sous les grands arbres que l’on y voit encore. A sa mort, les Soryas et les Alfayas nommèrent chacun un chef : le premier l’almamy Yaya, les seconds l’almamy Bakar. Ces deux almamys devaient régner deux ans tour à tour, mais l’almamy Bakar évinça son rival et refusa de lui céder le pouvoir lorsque son temps de règne fut terminé (1849). « 

Nous savons qu’en 1849, il y avait longtemps que Bakar (ou mieux Boubakar) était mort et enterré. En fait, il régna de 1827 à 1837. Il est malheureux que le récit, souvent intéressant, de Guébhard, soit dégradé par une chronologie déplorable qu’il aurait pu réformer en étudiant sérieusement l’histoire du Fouta. Dans le chapitre suivant, nous donnerons la fin du récit de Guébhard. Il s’agit maintenant de l’almamy Oumarou.

Notes
1. Dans l’opuscule de M. Guébhard, il est imprimé 1730. Mais ce doit être une faute d’impression pour 1750 ou 1730? puisqu’un peu plus loin, Guébhard, parlant de la bataille de Benténiel, très postérieure, la place en 1775.
2. L’lbrahima Sambégou dont il est ici question est Karamokho Alfa (alias Ibrahima Moussou) et son cousin Sory est celui qui devait devenir plus tard le fameux Ibrahima Sori Maoudo (le grand). Comme on le voit, Guébhard ignore complètement les origines du Fouta-Djallon peuhl et son histoire de 1694 à 1730 environ. Voir cependant plus loin.
3. Il semble que les fusils se soient répandus en Afrique occidentale française au commencement du XVIIIè siècle. Le fameux roi Bambara, le biton Mamari Kouloubali (1712-1755), en arma ses soldats. Il est vrai que les Marocains venus en vainqueurs sur le Niger en 1591 avaient déjà des fusiliers qui leur valurent, la discipline aidant, tous leurs succès, mais cette première immigration des fusils dans le royaume Songhay (de 1591 à 1650) ne semble pas s’être généralisée ou, tout au moins, dans le Sud (pays Bambara, Malinke, Fouta-Djallon, etc.), les fusils ne se répandent qu’au commencement du XVIIIè siècle.
4. Ces Poulli, si la tradition rapportée ici est exacte, étaient sans doute des Peuls de Koli Tenguela dit Foulacounda et restés fétichistes, ou peut-être, à la rigueur, des Peuls de la brousse venus du Macina comme les autres, mais restés fétichistes. Les commerçants Malinkés dont il est ensuite question sont sans doute les « Diakankhé actuels commerçants musulmans, de langue Malinkée, du Fouta-Djallon. Ces Diakankhé correspondent, dans le pays, aux Mandé-Dyoulas des pays Sénioufo et de la Haute-Côte d’Ivoire.
5. Ces Poulli, comme les précédents, étaient probablement des Foulacounda.
6. Cette date de 1775 est beaucoup trop récente. Comme il s’agit des premiers succès de la guerre sainte avant la défaite, la folie et la mort de Karamokho-Alfa (1751), il faut la mettre vers 1725 ou un peu plus tard seulement.
7. Je passe ici quelques lignes, évidemment fausses, où Guébhard représente les Peuls du Fouta-Djallon comme un amas indistinct de races diverses. En fait, le gros noyau était constitué par les Peuls venus du Macina vers 1694.
8. Suivent des réflexions que je supprime comme n’étant pas très justes.
9. Mais Sory n’était pas le frère, c’était le cousin de Karamokho-Alfa.
10. Bien entendu, il ne faut pas prendre au sérieux cette légende maraboutique sur la famille de Karamokho-Alfa, surtout en ce qui concerne sa descendance du Prophète. On peut se demander si la Nene Rugbiatou dont Il est question ici ne serait pas une déformation du fameux Okba ou Okbatou, le conquérant musulman de l’Afrique du Nord dont bien des Peuls musulmanisés disent descendre (voir Origines Peuhles). D’autre part, cet empire à neuf provinces ou diiwe de Tischitt, ne serait-ce pas le fameux empire de Ghana ? En tout cas, il y a ici de la légende et nullement de la réalité. Notons que Maclaud dit, en sens absolument contraire, que la famille de Karamokho-Alfa était une famille de Malinkés musulmanisés, de nègres musulmanisés.Nous voilà bien loin du Prophète !
11. Toute cette légende sur Timbo est fausse. La première capitale du Fouta-Djallon fut Fougoumba ou Fougoumba, et Timbo, d’abord village Dialonke, puis devenu un gros établissement peuhl, ne devint capitale qu’à la fin du règne d’lbrahima Sory Maoudo (après 1776). En 1763, l’établissement peuhl avait été pris et pillé par les Ouassoulonkés et les Diaonkés du Soliman.
12. Avec cette généalogie, Paul Guébhard retrouve l’histoire du Fouta-Djallon antérieure à Karamokho Alfa. Il cite Seydi et Séri ancêtres des Sidiankés et des Sériankés, puis le fameux Kikala, grand marabout pieux (sans doute le Mousa Ba de Gordon Laing), enfin, Nouhou et Maléki ses fils. Nouhou donne naissance à Karamokho Alfa et Maléki à celui qui devait devenir Ibrahima Sori le Grand. Les deux héros étaient donc cousins et nous le savons, du reste, depuis longtemps.
13. Guébhard revient ainsi lui-même à la vérité historique, autant que nous pouvons la connaitre maintenant.
14. Cette révolte des esclaves n’est pas de 1782, comme le dit Guébhard, dont la chronologie est absolument fantaisiste . Elle est de 1756, nous le savons par Gordon Laing et donc, à cette époque, Karamokho-Alfa était mort (1751) et les Peuhls avaient affaire à une coalition terrible des Ouassoulonkés et des Dialonkés du Soliman. Il n’est donc pas étonnant que les serfs et esclaves des Peuhls, d’origine Dialonké, aient profité de ces difficultés où se débattait le Fouta-Djallon, pour se révolter. Walkenaer, t. Vll, p. 340, résumant Gordon Laing, dit: « En 1756, les esclaves du Fouta-Djallon se révoltèrent, se déclarèrent libres et se rendirent en grand nombre dans le Fouta Bondou où ils élevèrent la ville de Koundia et firent respecter leur indépendance.
15. Nous savons par Gordon Laing que c’est en 1751 que mourut Karamokho-Alfa. La date que donne Guébhard est donc inexcusable. D’autre part, les renseigneurs de Guébhard ne lui ont rien dit des revers qui avaient amené d’abord la folie, puis la mort de Karamokho-Alfa, revers que nous connaissons par Gordon Laing : envahissement du pays Ouassoulonké par les Peuls du Fouta aidés des Dialonkés du Soliman, trahison de ceux-ci, revers de l’armée peuhle obligée de regagner le Fouta en désordre et au plus vite.
16. Si ce chiffre est exact, Ibrahima Sori aurait fait la guerre de 1751 à 1761, puis le jeune fils de Karamokho-Alfa, comme il est dit plus loin dans la tradition Guébhard, ayant été nommé almamy par les Peuls, par jalousie contre Ibrahima Sori, les désastres de 1763 (prise de Timbo par les coalisés) seraient survenus, comme nous allons le voir plus loin, jusqu’à ce que Ibrahima Sori ait repris le commandement.
17. Cette date est naturellement fausse comme toutes les autres. En fait, ces événements ont dû se passer en 1762 si la donnée antérieure de dix ans de victoires d’lbrahima Sori est exacte, car alors, elle se place de 1751 (mort de Karamokho-Alfa) à 1761. C’est alors que les Peuls auraient nommé un almamy Alphaya par envie contre Ibrahima Sori.
18. En réalité, les événements, relatés ici par Guébhard sont la défaite de 1763 où les coalisés prirent et pillèrent Timbo. Notons que Aoua Kondé, la femme de Kondé Birama, est prise ici pour un homme.
19. Il s’agit sans doute ici de la victoire décisive de 1776 où furent tués Kondé Birama et Aoua Birama, sa femme, l’amazone Ouassoulonké. Comme on le voit, Guébhard met encore trop tard tous ces événements, fort enjolivés par la légende.
20. Il s’agit sans doute ici du Solima ou Soliman et de l’attaque de Falaba de 1787 par Alpha Salihou (voir Gordon Laing). Ibrahima Sori devait être mort depuis longtemps (vers 1784).
21. Cette date doit être reculée de trente ans et mise en 1784, à moins cependant qu’lbrahima Sori le Grand n’ait encore vécu en 1787 à l’époque de l’attaque de Falaba par Alpha Salihou ou Salifou. Alors il faudrait mettre sa mort vers 1800, mais il est impossible de l’avancer davantage.
A noter que Madrolle place la mort d’lbrahima Sori en 1813 (p. 305) mais c’est certainement inexact.
22. Cela mettrait la mort de Sadou en 1821, puisqu’il prit le pouvoir en 1814, d’après Guébhard. Or, nous savons par Gordon Laing qu’en 1850 Almamy Abdel Kader gouvernait le Fouta-Djallon et attaqua en vain Falaba. Guébhard est déplorable dans sa chronologie et ne s’est pas donné la peine d’étudier sérieusement l’histoire du Fouta-Djallon, aimant mieux nous raconter des histoires enjolivées et les légendes de ses renseigneurs.
23. Au sujet de la tragédie de la mort de Saadou, Gray et Dochard la présentent, nous le savons, bien autrement : « Detrôné par Ali Bilma et Alpha Salihou, il tomba bientot victime de leurs intrigues sanguinaires, disent-ils. Salihou proclamé roi, signala son administration par des pillages et des incursions dans les Etats voisins. « Nous voilà loin de Alpha Saliou de Guébhard, devenu un saint personnage, plein de remords pour le meurtre de Saadou. Du reste, l’indication de Gordon Laing qu’en 1797, Alpha Salihou ou Salifou attaque en vain Falaba montre qu’en effet, il fit des pillages et incursions dans les Etats voisins. On peut donc douter de la vérité de la légende ou tradition rapportée par Guébhard.
24. Donc un Sorya, fils de Ibrahima Sori le Grand et frère de Saadou.
25. Ce Bakar Dikourou n’est pas nommé par les auteurs vus jusqu’ici. S’il a régné trois ans, il faut mettre Alpha Salihou de 1797 à 1802, et Alpha Bakar Dikourou de 1802 à 1805, Bademba devant être placé alors de 1805 à 1813. Ainsi il faut modifier les chronologies précédentes et les lire ainsi:

Sadou 1784 à 1791
Yaya 1792
Ali Bilmah (règne 5 ans) 1792 à 1797
Alpha Salihou ou Salifou 1797 à 1802
Alpha Bakar Dikourou 1702 à 1805
Ba-Demba 1805 à 1813
Ald-el-Kader 1813 à 1825

Bien entendu, tout ceci n’est qu’approximatif.

  1. En fait, ceci dut se passer en 1813.
    27. Vers 1825.

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