« La Guinée était sous une chappe de plomb » (Lansana Kouyaté)

Interview avec Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre de Guinée et ex-secrétaire exécutif de la Cédéao. Écouter l’audio en cliquant sur le lien ci-dessous:

https://www.dw.com/fr/lansana-kouyat%C3%A9-interview-dw-020222/av-60630308

Après plusieurs années passées en-dehors du pays, l’ancien Premier ministre et ancien secrétaire exécutif de la Cédéao Lansana Kouyaté est à Conakry. Le responsable politique fait une lecture des réactions de l’Organisation sous-régionale ouest-africaine face aux coups d’Etat en Guinée, au Mali et au Burkina Faso. Il s’exprime également sur les actions engagées depuis l’avènement de la junte militaire en Guinée.

Lansana Kouyate est l’invité de la semaine interrogé par notre correspondant à Conakry, Bangaly Condé.

DW : Bonjour, Lansana Kouyaté

Bonjour

DW : La sous-région ouest-africaine connait un regain de coups d’état. En 18 mois trois pays le Mali, la Guinée et le Burkina Faso sont tombés entre les mains des militaires [à quoi s’ajoute la tentative avorté du 1er février en Guinée-Bissau]. Ce brusque changement de régimes vous inquiète-t-il pour la stabilité régionale ?

Bien sûr un coup d’Etat est une situation exceptionnelle pour tout pays, pas seulement  en Afrique de l’ouest… Vous avez vu comment le printemps arabe a déferlé tout d’un coup dans tous les pays de l’Afrique du nord. Donc c’est une situation particulière et qui arrive au pire au moment de l’histoire de l’Afrique de l’ouest. Il faut pas se tromper nous ne vivons pas que ces coups d’Etat on vit aussi le déferlement de ce qu’on appelle l’intégrisme djihadiste.

DW : Vous avez dirigé la CEDEAO comme secrétaire exécutif de cette organisation. Comment évaluez-vous l’intention de la CEDEAO dans les crises actuelles au Mali, en Guinée et tout récemment au Burkina Faso ?

Il faut traiter ces sujets en amont et non les traiter en aval. Quand on traite en aval, on se trompe. Il faut combattre la cause et combattre la cause causale. C’est-à-dire la cause qui a causé la cause

DW : Les critiques contre la CEDEAO ne sont-elles pas trop sévères ? La CEDEAO peut-elle par exemple éviter les changements constitutionnels dans ses Etats membres ?

Elle doit les empêcher parce que il y a eu deux protocoles : le premier protocole concerne la prévention la gestion et le règlement des conflits. Ensuite, un ensemble d’organes a été décrit. Quand vous allez à l’Union africaine, vous avez le Conseil de paix et de sécurité, eh bien il est venu de la CEDEAO. C’est la CEDEAO qui a créé ce conseil, comme soupape pour régler les conflits en amont. Elle a aussi mis en place un conseil de médiation – c’est un genre de Conseil de sécurité des Nations unies. Ce conseil de médiation a fait beaucoup. Des gens ont été désignés pour y siéger venant de tous les pays de la sous-région. Durant les six mois que j’ai passés là-bas, c’est moi qui ai introduit ce protocole. Pour l’écrit nous avons pris les juristes les plus expérimentés de la sous-région.  C’était dirigé par Robert Dosso, du Bénin.

DW : La Guinée a refusé de fermer ses frontières avec le Mali malgré les sanctions imposées par la CEDEAO. Que risque la junte guinéenne en refusant d’appliquer les décisions de l’organisation régionale ?

Il ne faut pas souhaiter que quelqu’un récrimine la Guinée. Si j’étais conseiller des décideurs actuels, je leur recommanderais qu’on prenne en compte de la géographie de notre pays. Toutes les frontières sont poreuses entre les différents pays. Il y a eu des règles établies qui font aujourd’hui que la libre circulation des hommes et de leurs biens est aussi une décision de la CEDEAO. Des gens quittent un pays pour un autre avec une simple carte d’identité nationale. D’ailleurs la nouvelle carte d’identité biométrique provient de la CEDEAO. Beaucoup se sont demandé pourquoi on n’avait pas consulté la Guinée : elle ne pouvait pas, dès lors qu’elle était suspendue.

DW : Vous êtes resté longtemps en-dehors de la Guinée. Aujourd’hui, quel bilan dressez-vous des actes posés par les militaires qui ont renversé le président Alpha Condé ?

Je l’ai dit et redit : globalement positif. Globalement positif parce que le CNRD est arrivé à un moment où il avait une pesanteur de plomb sur la Guinée. La situation était vraiment pesante par ce que l’Etat était presque privatisé. Oublions cela, le 5 septembre est arrivé avec deux ou trois spécificités. La première spécificité est que tout le monde savait que c’était grave et qu’il pouvait y avoir des tentatives de putsch. Mais personnes ne pensait que ça allait réussir à 100%. C’est la première fois qu’un président guinéen est enlevé de son vivant.

DW : On connait désormais les noms de 81 personnes choisies pour être membres du Conseil national de transition – le CNT. Quel regard portez-vous sur le futur parlement provisoire qui doit travailler sur une nouvelle constitution ?

Je crois que les militaires nous ont gratifiés, en fait. Je le dirais ainsi parce qu’honnêtement, est-ce qu’ils avaient besoin de ça ? C’est une situation d’exception. Dans toutes les monarchies dont j’ai lu l’histoire, certaines mêmes que j’ai connues en de telles périodes, ceux qui viennent d’une manière ou d’une autre au pouvoir gouvernent par ordonnance. Par ordonnance ça veut dire qu’on ne donne même pas la voix à ceux des acteurs qui sont là. S’ils avaient décidé même une constitution par ordonnance, cette constitution aurait été appliquée. Ça s’est passé dans d’autres pays.

DW : Votre parti est -il représenté au sein du CNT ?

Mon parti est représenté par mon assistante qui est membre du bureau exécutif national.

DW : Monsieur Lansana Kouyaté, merci

C’est moi qui vous remercie

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