L’assainissement : un travail souvent risqué et stigmatisant

LES POINTS MARQUANTS

  • Les travailleurs du secteur de l’assainissement jouent un rôle essentiel dans le bon fonctionnement des systèmes d’assainissement, indispensables à la vie quotidienne. Mais il faut considérablement étoffer leur nombre si l’on veut atteindre l’ambitieux objectif 6 des ODD (objectifs de développement durable) qui consiste à assurer d’ici 2030 un accès universel, partout dans le monde, à des services d’assainissement gérés en toute sécurité.
  • Pourtant, cette main-d’œuvre est bien souvent invisible et trop souvent exposée au quotidien aux conséquences les plus terribles d’un assainissement médiocre : maladies débilitantes, blessures, stigmatisation sociale et même décès.
  • Les droits de ces travailleurs doivent être reconnus : ils ont besoin de liberté et de soutien pour s’organiser, et leurs conditions de travail doivent être améliorées et progressivement formalisées afin de protéger leur santé et leurs droits au travail, et partant leur assurer des conditions de travail décentes, comme le demande l’ODD8.

Après une longue journée passée à vider des fosses septiques à Ouagadougou, au Burkina Faso, Olivier Batoro était couvert de saleté de la tête aux pieds. Ne disposant d’aucun équipement pour se protéger des gaz toxiques, Olivier avait des étourdissements et des vertiges. Quelques minutes plus tôt, il avait récupéré à mains nues une seringue usagée recouverte de boues dans une latrine.

« Notre travail est important pour la société. Mais les gens n’en sont pas conscients », déplore-t-il.

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Olivier Batoro, 37 ans est vidangeur manuel à Ouagadougou, au Burkina Faso. Photographie : WaterAid/ Basile Ouedraogo

Les travailleurs de l’assainissement – les hommes et les femmes qui vident les fosses simples et les fosses septiques, nettoient les toilettes, les égouts et les regards de visite, qui font fonctionner les stations de pompage et les usines de retraitement – fournissent un service public essentiel, mais leur travail les expose souvent à de sérieux risques pour leur santé et leur sécurité. Dans de nombreux pays en développement, ce sont des travailleurs informels qui ne bénéficient d’aucune protection juridique ni d’aucun droit. Invisibles au sein de la société, ils risquent d’être stigmatisés, marginalisés et laissés pour compte.

Afin d’attirer l’attention sur ce problème négligé, l’Organisation internationale du travail (OIT), WaterAid, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et la Banque mondiale ont rédigé ensemble un rapport intitulé Santé, sécurité et dignité des agents de l’assainissement Étude préliminaire (pdf). Ce rapport été publié juste avant la Journée mondiale des toilettes, une journée visant à inciter à l’action afin de remédier à la crise mondiale de l’assainissement. En effet, 4,2 milliards de personnes ne bénéficient toujours pas d’un assainissement géré en toute sécurité et 673 millions pratiquent encore la défécation à l’air libre.

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Cliquez ici pour télécharger le rapport en français

Premier effort mondial de sensibilisation à la situation des travailleurs de l’assainissement dans les pays en développement, ce rapport présente des études de cas susceptibles d’aider à trouver des solutions permettant d’améliorer les conditions de vie et le bien-être de cette main-d’œuvre.

Risques pour la santé et la sécurité

L’exposition aux gaz toxiques qui s’accumulent dans les fosses septiques et les égouts peut causer une toux chronique, de la fatigue, des étourdissements et un essoufflement. À des concentrations très élevées, l’ammoniac, le monoxyde de carbone et le dioxyde de soufre contenus dans les réservoirs et les canalisations où cette main-d’œuvre travaille peuvent occasionner une perte de connaissance, voire entraîner la mort. De plus, un contact persistant avec la multitude d’organismes pathogènes présents dans les matières fécales peut avoir des effets débilitants à long terme sur la santé, qui sont eux aussi susceptibles de conduire au décès.

Malgré les risques et des conditions de travail difficiles, les agents du secteur de l’assainissement continuent à faire leur travail. « Vous dites que le travail est sale, mais il n’y a pas de travail sale, il n’y a que des problèmes de saleté », affirme Inoussa Ouedraogo, qui vidange lui aussi les latrines à la main à Ouagadougou.

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Inoussa Ouedraogo, 48 ans, est vidangeur manuel à Ouagadougou, au Burkina Faso. Photographie : WaterAid/ Basile Ouedraogo

Les droits des travailleurs

Uttam Kumar, de Khulna, au Bangladesh, vidange des fosses septiques depuis l’âge de 21 ans. La protection des droits des travailleurs de l’assainissement est synonyme à ses yeux d’un avenir meilleur pour lui-même et pour ses enfants.

« Je veux des droits et de meilleures conditions de vie, déclare-t-il. Sinon comment pourrais-je améliorer ma situation ? Comment ma fille pourrait-elle avoir une vie meilleure que la mienne ? »

Uttam n’est pas seul dans ce cas. Parmi les travailleurs de l’assainissement, on trouve, à l’une des extrémités du spectre, des employés embauchés sur une base permanente par le secteur public ou le secteur privé, qui bénéficient d’une couverture maladie, de pensions et de protections juridiques claires, et, à l’autre extrémité, les personnes les plus marginalisées, les plus pauvres et les plus exploitées qui acceptent des emplois peu qualifiés, dangereux et à forte intensité de main-d’œuvre. Nous constatons que, dans la plupart des pays en développement, c’est malheureusement la deuxième catégorie qui prévaut. Ces travailleurs informels sont en situation de précarité financière : ils ont de bas salaires et peu d’avantages sociaux. Ils ne bénéficient souvent que d’une faible protection juridique, de procédures opérationnelles insuffisantes ou inexistantes. En outre, les lois et politiques de protection des droits et de la santé ne sont pas suffisamment appliquées et contrôlées.



Passer à l’action

Le rapport conjoint recommande de prendre des mesures destinées à atténuer systématiquement les risques pour la santé et la sécurité au travail tout au long de la chaîne des services d’assainissement (a). Il énonce quatre domaines d’action :

  • Réformer la politique, la législation et la réglementation pour que les travailleurs de l’assainissement soient reconnus et professionnalisés tout au long de la chaîne des services d’assainissement.
  • Élaborer et adopter des directives opérationnelles afin d’évaluer et d’atténuer les risques professionnels liés aux travaux d’assainissement, notamment : élaborer des procédures opérationnelles normalisées aux niveaux national et local ; appuyer les municipalités dans leurs efforts de surveillance et de contrôle du respect de la législation concernant les prestataires de services d’assainissement et fournir des formations, des technologies et un équipement de protection individuelle.
  • Défendre les intérêts des travailleurs de l’assainissement et promouvoir leur autonomisation pour faire valoir leurs droits et faire entendre leur voix par le biais de syndicats et d’associations.
  • Construire une base de données factuelles de sorte à quantifier la main-d’œuvre employée dans le secteur de l’assainissement et à documenter les difficultés auxquelles elle est confrontée.

Heureusement, un nombre croissant d’acteurs s’emploient à résoudre ce problème. Par exemple, l’Inde a interdit pour la première fois en 1993 la récupération manuelle des déchets, avec la loi portant sur l’interdiction du nettoyage à la main et sur la construction de latrines sèches (Employment of Manual Scavenging and Construction of Dry Latrines (Prohibition) Act). En 2013, une autre loi a été adoptée, qui interdit l’emploi de personnes pour l’évacuation manuelle des excréments et vise à fournir des services de réadaptation à ces personnes et à leur famille (Prohibition of Employment as Manual Scavengers and their Rehabilitation Act – PEMSR). En 2014, la Cour suprême de l’Inde a décrété que la récupération manuelle des déchets violait les engagements internationaux en matière de droits humains, et le gouvernement a récemment élaboré un plan d’action pour mettre fin au contact direct avec les déchets humains.

Le recours à la formation, à la technologie et aux équipements de protection individuelle s’est également avéré efficace. Juma Ng’ombo travaille dans le secteur de l’assainissement à Dar-es-Salaam depuis 2003. Il utilise une machine appelée Gulper, qui sert à vider les toilettes dans les quartiers surpeuplés de la ville. « La pompe Gulper est très utile, parce qu’elle peut servir dans toutes les rues et les maisons où les gros camions ne peuvent pas aller. Lorsque nous récupérons les boues liquides, nous nous protégeons en portant des gants, des bottes, des masques et en utilisant un désinfectant », explique-t-il. 

En 2017, l’Association des vidangeurs manuels du Burkina Faso (ABASE) a été reconnue par le ministère de l’Eau et de l’Assainissement du pays pour son travail sur l’amélioration des conditions pour les travailleurs de ce secteur à Ouagadougou. L’ABASE offre non seulement à ses membres la possibilité de s’organiser et de défendre leurs droits, mais elle leur propose également des formations et des activités de renforcement des capacités, et les aide à obtenir des vaccins et des équipements.

En Afrique du Sud, la municipalité d’eThekwini est un prestataire de services d’approvisionnement en eau et d’assainissement qui se distingue par un leadership fort, une orientation client et des innovations technologiques. Elle vise à contribuer à atteindre le but que le pays s’est fixé, à savoir fournir durablement et à tous des services d’assainissement, tout en respectant le droit du travail et les règles relatives à la santé et à la sécurité au travail et en réduisant le plus possible les risques professionnels pour les travailleurs du secteur.Senzi Dumakude, membre d’une équipe chargée de déboucher les égouts de la municipalité eThekwini à Durban, se dit satisfaite de son travail, grâce au salaire qu’elle gagne et à la stabilité que lui procure le fait d’être employée par la municipalité.

« Ce que j’aime le plus dans mon travail, c’est servir la collectivité, m’assurer que notre ville est propre parce que lorsqu’il y a des déchets, la situation devient très inconfortable, alors nous faisons en sorte que ce soit salubre », explique-t-elle.

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Senzi Dumakude, membre d’une équipe chargée de déboucher les égouts de la municipalité eThekwini à Durban, en Afrique du Sud. Photographie : WaterAid/ Nyani Quarmyne

Le mot d’ordre de la Journée mondiale des toilettes 2019 (a) est agir « sans oublier personne ». Il s’agit de la promesse qui est au cœur du Programme pour le développement durable à l’horizon 2030. L’accès à des toilettes hygiéniques qui gèrent correctement les déchets est un droit humain fondamental et l’un des principes centraux du 6e Objectif de développement durable. La pauvreté ne disparaîtra pas tant que chaque individu, partout dans le monde, n’aura pas accès à l’eau potable, à des toilettes convenables et à des installations sanitaires de qualité. Néanmoins, il faut aussi prendre des mesures visant à améliorer les conditions de travail de ceux qui fournissent ces services essentiels.

Les travailleurs de l’assainissement eux-mêmes ne doivent pas être oubliés. 

Source: Banque mondiale

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