L’épopée de la banane : exploitation, propagande et coup d’État

Connaissiez-vous Minor Cooper Reith (1848-1929) ? Non ? Nous non plus, doit-on avouer. Il est pourtant l’un de ces chevaliers d’industrie, intrépide, conquérant, comme le XIXe siècle en a enfanté par centaines, dont on peut louer l’entreprise tout en la condamnant. Car il est aussi l’inventeur controversé de la banane. Au départ, ce n’est qu’une question de chemin de fer. Les transports : on ne soulignera jamais assez leur rôle fondamental, comme l’analysait récemment Une histoire du XIXe siècle, dirigée par Sylvain Venayre et Pierre Singaravélou (éditions Fayard).

En 1871, le Costa Rica fait appel à Reith pour construire une ligne entre la côte caraïbe et les hauts plateaux. C’est un échec, mais l’entrepreneur découvre ce fruit qui prospère dans la terre humide de la jungle et qui nourrit ses ouvriers. Tout l’enjeu de la banane, comprend-il, est de pouvoir la transporter avant qu’elle ne soit trop mûre. Reith propose au Costa Rica le marché suivant, qui concernera bientôt toute l’Amérique centrale : il termine la ligne de chemin de fer à condition d’en avoir l’exploitation et en échange de dizaines de milliers d’hectares où il fera pousser des bananeraies. Le même deal vaudra un peu plus tard pour un Guatemala ruiné qui, pour s’offrir une ligne de chemin de fer, vend littéralement le pays, sans contrepartie fiscale. Comme l’explique l’économiste Gaël Giraud dans le documentaire de Mathilde Damoisel, « la dette des pauvres sert à enrichir les riches et leur expropriation est à l’origine du grand capitalisme, sur le modèle anglais des enclosures au XVIIIe siècle ».

« Bananaland »

Entre-temps, Reith a créé en 1899 une véritable entreprise, l’United Fruit Company, à la suite d’un accord scellé avec deux importants négociants de Boston, qui vont bientôt disposer de la première flotte privée du monde. L’UFC crée ex nihilo le marché de la banane dans le monde entier en mettant sur pied l’offre. Sous leur houlette, l’Amérique centrale devient ce que les publicitaires vont bientôt surnommer « Bananaland ». C’est à cette époque aussi, en 1904, que le célèbre auteur humoristique O. Henry publie un roman, Cabbage and Kings (traduit par Présidents et bananes), où il invente un pays pas si imaginaire que cela d’Amérique centrale qu’il qualifie de « république bananière ».

La fresque de Diego Rivera « Glorious Victory » relate le coiup d’État fomenté par la CIA contre Jacobo Árbenz Guzmán au Guatémala. Au centre de la fresque John Foster Dulles serre la main de Castillo Armas, le nouveau président.

Ces enclaves américaines, dirigées d’une poigne de fer par des contremaîtres venus du sud des États-Unis, d’où ils ont importé une culture esclavagiste, reposent sur une autre importation, celle des Jamaïquains, dont la force et l’endurance sont vantées comme largement supérieures à celles des Indiens locaux ou des Hispaniques. Les salaires sont payés en bons, qui servent à régler les achats dans les magasins de la compagnie qui bâtit ex nihilo des villages. Sous l’influence des communistes, des grèves se multiplient, jusqu’à la plus célèbre, en Colombie en 1928, qui débouche sur le massacre des bananeraies – plusieurs centaines de morts – au cœur de Cent Ans de solitude. Gabriel García Márquez y décrit ces trains remplis de victimes acheminés jusqu’à la mer, d’où ils reviennent vides. Le massacre de la Ciénaga, ordonné par l’armée colombienne sur la demande des États-Unis, marque l’apogée de la soumission d’un État censé être indépendant de l’United Fruit Company.

Glamour et coups tordus

Pendant ce temps, la banane se lance à la conquête du monde, sous les traits de Señora Chiquita Banana, à laquelle l’actrice Carmen Miranda a prêté ses formes avantageuses, qui envahissent les écrans de cinéma. Publicité, placement de produit : à la baguette, on trouve Edward Bernays, le célèbre auteur de Propaganda (1928), le neveu de Freud, théoricien de la manipulation de l’opinion et des pulsions, et considéré comme le père des relations publiques, mais aussi le pionnier de ce qu’on n’appelle pas encore la « post-vérité ».

Il est toujours à la manœuvre, 25 ans plus tard, lorsque le dirigeant du Guatemala, Jacobo Árbenz, dénonce le monopole de l’United Fruit Company. Il mène une réforme agraire, nationalise des terres et indemnise les multinationales très faiblement, à hauteur de leurs anciennes déclarations fiscales… Árbenz ne peut être évidemment qu’un rouge, inféodé à Moscou !

En pleine guerre froide, Bernays met en scène cette fiction d’un État communiste qui trouve évidemment des oreilles attentives aux États-Unis : Cabot Lodge, l’ambassadeur américain à l’ONU, est actionnaire de l’United Fruit Company*, tandis que les deux hommes forts de la diplomatie officielle et officieuse, les frères Dulles, l’un secrétaire d’État, l’autre patron de la CIA, en sont les conseillers juridiques. Après l’Iran en 1953, le coup d’État qui va renverser Árbenz au Guatamela est entré dans l’histoire comme un des coups majeurs de la CIA. Une opération au coût humain majeur aussi, puisqu’elle a déclenché une guerre civile qui a duré plus de quarante ans et a provoqué plus de 100 000 morts et le déplacement d’un million d’Indiens mayas. Tout ça pour des bananes ?

Le même film pourrait être réalisé sur l’ananas et l’épopée de la Dole Company, qui, avant de devenir un géant fruitier, joua un rôle crucial dans le rattachement d’Hawaï aux États-Unis à la fin du XIXe siècle.

La Loi de la banane de Mathilde Damoisel. Mardi 21 novembre à 22 h 35 sur Arte.

* De l’United Fruit Company à Chiquita

Reprise en 1933 par un concurrent de l’UFC, Sam Zemurray, à la suite d’une manœuvre financière de premier ordre, la Compagnie a été rebaptisée Chiquita Brands International en 1989. Après la disparition de l’espèce principale, le Gros Michel, conséquence d’une épidémie et d’une monoculture excessive, Chiquita, comme son concurrent Dole, est soumise aux attaques d’un autre champignon qui met en danger la nouvelle espèce dominante, la Cavendish. Chiquita a été condamnée en 2007 par la justice américaine pour avoir recouru aux services de milices paramilitaires en Colombie afin de lutter contre des leaders syndicaux. Elle a été aussi accusée de mettre en danger la santé de travailleurs costaricains par l’usage excessif de pesticides.

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