« Les Africains ne sont pas des enfants » (Carlos Lopes, économiste)

Carlos Lopes en interview sur les relations entre l’Union africaine et l’Union européenne. Il est économiste et professeur à l’Université du Cap. Cliquez sur le lien ci-dessous pour écouter l’audio:

https://www.dw.com/fr/sommet-ua-ue-interview-carlos-lopes-160222/av-60794612

Les questions sécuritaires, liées au départ annoncé des forces françaises du Mali, devraient être au menu du sommet. Mais il y aura aussi un important volet économique avec l’annonce d’investissements européens sur le continent.

Au micro d’Eric Topona, l’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, professeur à l’Université du Cap (Afrique du Sud), estime que l’Europe ne devrait pas mettre de pression pour obtenir un partenariat de choix avec le continent. Pour lui, tous les partenariats sont les bienvenus pour l’Afrique, qu’ils soient européens, chinois ou russes.

Macky Sall assume en ce moment la présidence tournante de l'UA
Macky Sall assume en ce moment la présidence tournante de l’UA

Carlos Lopes, bonjour! Qu’attendez-vous du sixième sommet Union européenne-Union africaine qui aura lieu demain et vendredi à Bruxelles?

J’attends une déclaration qui sera bonne pour les deux parties et qui engendrera un processus de négociation de continent à continent avec une gouvernance plus claire, avec une certaine transparence dans les prises de positions qui, jusqu’à maintenant, ont tendance à être un peu unilatérales.

Et que répondez-vous à certains Africains qui se plaignent d’être infantilisés par les Européens?

C’est vrai qu’il y a dans la relation entre l’Europe et l’Afrique, beaucoup de prises de positions malencontreuse de la part des Européens. Je pense que cette insistance à vouloir mettre les Africains sous une espèce de pression par rapport à qui doit être le partenaire de choix, si c’est la Chine, l’Europe, la Russie ou les Etats-Unis. ne fait pas sens.

Les pays africains ne sont pas des enfants, ils savent ce qu’ils veulent. Donc, comme tout pays, ce sont les intérêts qui sont les plus importants et donc tous les partenariats sont les bienvenus. Et même s’il y a une histoire profonde avec l’Europe, nous ne pouvons pas dire que c’est une histoire seulement de faits positifs, loin de là. Donc, il faut garder à l’esprit que les États africains ont maintenant plus de choix et c’est mieux pour tout le monde.

Et parmi ces choix qui s’offrent aux Africains, il y a la Russie. Un choix qui ne plaît pas apparemment aux Européens, aux Occidentaux.

Je pense que la question de la Russie concerne plutôt la France et un certain nombre de pays, pas l’ensemble de la communauté européenne. Et c’est plutôt centré sur des questions de géopolitique sécuritaire et moins du point de vue économique, même s’il y a aussi des intérêts économiques derrière.

Est-ce que vous pensez que l’Europe a soutenu sincèrement et franchement le continent africain dans le cadre de la lutte contre la Covid-19?

C’est clair que cette solidarité qui a été proclamée par les Européens n’était pas tout à fait ce qu’on disait.

D’abord parce qu’il y a une reprogrammation de l’argent qui était déjà alloué à des projets de développement pour pouvoir acheter des vaccins qui sont achetés à des entreprises pharmaceutiques qui ne sont pas, bien sûr, africaines, à des prix qui sont absolument scandaleux, avec des justifications commerciales qui ne font pas de sens.

Et c’est la même Europe qui n’a pas jusqu’à maintenant pas accepté le principe de la tolérance pour que les brevets des vaccins puissent être utilisés pour lutter contre une pandémie.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, en visite à l'Institut Pasteur de Dakar
Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, en visite à l’Institut Pasteur de Dakar

La paix et la sécurité vont occuper une place de choix au cours de ce sommet de Bruxelles. Est-ce qu’il ne faut pas reconnaître franchement, Carlos Lopes, que ces deux domaines ont connu tout de même des avancées dans les relations entre l’UE et l’Union africaine?

Ce que nous savons, c’est que jusqu’à maintenant, dans les quatre domaines qui sont les plus importants pour la relation continent-continent – c’est à dire paix, sécurité, immigration, changement climatique et surtout commerce… dans ces quatre domaines, celui qui a avancé le plus et qui avait plus de solidité, c’était le pilier paix et sécurité, parce qu’il y a une architecture de paix et sécurité africaine que les Européens soutenaient à fond.

On voit avec un certain désarroi qu’il y a un rétropédalage dans ce domaine maintenant avec une architecture européenne de sécurité.

On est en train d’enlever la participation dans la prise de décision de la part des Africains et les décisions sur les questions de paix et sécurité vont être prises unilatéralement par les Européens en consultation, mais pas, disons, avec les mêmes schémas de gouvernance.

On est en train de régresser plutôt que de progresser dans un domaine qui est crucial et qui, comme nous savons, est en train de créer des difficultés nouvelles sur le continent africain.

Les relations entre la France et le Mali se sont considérablement détériorées ces derniers temps. Conséquence: un éventuel retrait des forces militaires françaises de l’opération Barkhane du Mali. Quelle est votre réaction?

Je ne veux pas vraiment défendre des coups d’État et des régimes qui sont basés sur des coups d’État, il ne faut pas l’oublier. Par contre, je pense que la lutte contre le djihadisme qui résulte de la débâcle de la Libye qui a été provoquée en grande partie par une mauvaise intervention de la part des pays occidentaux, surtout des pays européens, est encore en train de produire des effets collatéraux gigantesques dans l’ensemble du Sahel et jusqu’à la Corne de l’Afrique.

A mon avis, ce qu’il faut, c’est vraiment repenser l’architecture de paix et de sécurité pour qu’on puisse avoir des réponses qui sont plus intégrées et qui tiennent compte des facteurs structurels, comme par exemple le fait que des communautés pastorales sont des communautés qui ont beaucoup de difficultés à intégrer l’économie moderne. L’absence de l’Etat dans ces contrées lointaines provoque, disons, une lutte pour la survie qui permet à toute forme de trafics illicites, mais aussi à des mouvements identitaires basés sur le djihadisme de progresser, donc je ne pense pas que les réponses actuelles répondent à ce problème structurel.

Carlos Lopes, merci.

Source: dw.com

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