Les impressionnistes, ou comment réussir dans la peinture

Entrepreneurs, créateurs de buzz et de modes, cette Véritable histoire des impressionnistes est pour vous. On ne s’y attendait pas forcément, compte tenu du sujet. Mais elle propose une approche aussi bien artistique que sociologique et économique. D’où son intérêt, car, au fond, cette histoire est celle de l’essor du libéralisme en peinture.

Leçon n° 1 : ne pas rester dans les clous

Le premier à sonner la rébellion est Gustave Courbet. Faut-il s’en étonner quand on connaît ses opinions anarchistes ? Lors de l’Expo universelle de 1855, Courbet, qui a eu plusieurs œuvres refusées, réagit avec orgueil et fait construire à 300 mètres de l’expo un bâtiment en briques qu’il nomme « pavillon du Réalisme » et qui ne contient bien sûr que ses tableaux. L’homme a du culot ! Il est ignoré ou étrillé par la critique, mais il fait parler de lui. Deuxième temps : le fameux Salon des refusés de 1863, qui se tient à côté du Salon officiel, grâce à Napoléon III qui s’est ému du nombre de tableaux rejetés : 2 883 sur 5 000. Monet, Manet, Cézanne, Renoir, Sisley font leur entrée dans l’histoire de la peinture. Il est toujours utile de bénéficier d’un protecteur haut placé qui, pour de bonnes ou mauvaises raisons politiques, donne un coup de pouce indispensable et le coup de pied définitif dans l’ordre établi.

Dernier temps de l’indépendance : la première exposition des dits « impressionnistes », en 1874, dans l’atelier de Nadar, au 35, boulevard des Capucines, organisée par la société anonyme coopérative des artistes qui se sont regroupés : 135 œuvres où seul Manet manque à l’appel et où un tableau de Monet Impression, soleil levant baptise involontairement un mouvement plus ou moins structuré. La machine est lancée, les grands galeristes prendront le relais, la peinture a quitté les Salons, l’art officiel est mort et les espaces, désormais autonomes, se sont libérés, échappant à la gangue anémiée et étouffante des autorités académiques.

Leçon n° 2 : la libre-circulation des artistes

Jusque-là, les peintres ne sortaient de chez eux que pour se rendre au musée, copier des œuvres et rentrer dans leurs ateliers. Rien de bien excitant, qui incite à innover. Désormais, sous l’influence de l’école de Barbizon, on s’égaille dans la nature, les forêts, les champs, les villes, et c’est le choc. Mais la technique est passée par là, forcément, dans ce XIXe siècle inventeur : en 1841, un Anglais invente le tube de couleur portatif, commercialisé en France en 1850, les chevalets s’allègent et deviennent aussi portatifs, bref, les artistes circulent et multiplient les échanges avec une multitude de sujets, la nature, les cités, la modernité, ce mot inventé par Baudelaire en 1863 pour désigner tout ce qui est « transitoire, fugitif, contingent ». Fugitif, le geste des impressionnistes l’est aussi, tant ils peignent rapidement par petites touches, des TGV, tableaux à grande vitesse. C’est Monet au Havre ou à Sainte-Adresse, Sisley à Port-Marly devant les inondations de la Seine, Boudin sur les plages, Pissarro à Rouen…

Leçon n° 3 : faire jouer la concurrence

Bohèmes, ces impressionnistes, qui sont presque tous issus de la bourgeoisie, savent mener leur petite barque sur les flots argentés qu’engendrent leurs tableaux. Les collectionneurs sont d’abord des peintres, plus riches que les autres, Bazille, Caillebotte, puis des amateurs avertis et toujours bien pourvus, Faure, Durand-Ruel, à qui les artistes réclament sans vergogne leur dû, hurlant au loup quand ils estiment que leurs tableaux ne se vendent pas suffisamment. Et quand ils en ont vraiment assez, ils changent de crèmerie, comme Monet qui quitte Durand-Ruel pour Georges Petit, propriétaire de la plus grande galerie parisienne, rue Godot-de-Moroy. On ne soulignera jamais assez le rôle des galeristes, en particulier de Durand-Ruel, à qui Pierre Assouline a consacré jadis une biographie, sorte d’agent, de trader et d’ami au goût très sûr, qui fit traverser l’océan à l’impressionnisme pour ramener d’Amérique d’autres bailleurs de fonds plus fortunés encore…

La Véritable Histoire des impressionnistes, Cédric Lemagnent, Xavier Mauduit, éd. Armand Colin.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.