Mort d’Ali Abdallah Saleh : la revanche perdue de l’ancien stratège du Yémen

Ali Abdallah Saleh comparait l’exercice du pouvoir au Yémen à une «danse sur la tête de serpents». Mais ce lundi, la chorégraphie s’est arrêtée brutalement pour le redoutable tacticien, au pouvoir pendant 33 ans (1979-2012). Sa mort, annoncée par les rebelles chiites Houthis, puis confirmée par les fidèles de son parti, marque un tournant dans l’histoire du Yémen, en proie à une crise humanitaire sans précédent.

Véritable «survivant», Saleh avait jusqu’ici traversé une à une toutes les épreuves ayant émaillé ses années à la tête d’un pays instable, aux structures tribales et souvent violent. Mais sa dernière alliance lui a été fatale. Le septuagénaire y scellait en 2014 un accord avec les rebelles Houthis, pour saper l’autorité de son successeur, Abd Rabbo Mansour Hadi, qui s’est vu contraint en 2015 de fuir le Yémen pour se réfugier en Arabie saoudite.

Ironie de l’histoire, Ali Abdallah Saleh, membre de la minorité zaïdite de laquelle sont issus les Houthis, avait combattu ces derniers de 2004 à 2010, lorsqu’il était président.

Des soupçons de réconciliation avec les Saoudiens

Après trois ans de coopération, ses partisans et les Houthis ont ouvert de violentes hostilités le 2 décembre dans la capitale Sanaa. A l’origine du conflit : une crise latente pour le contrôle des finances et le partage du pouvoir, aggravée par des soupçons de contacts secrets entre l’ex-président et Ryad.

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L’ultime coup de théâtre est survenu samedi lorsqu’Ali Abdallah Saleh s’est dit prêt samedi à ouvrir «une nouvelle page» avec les Saoudiens, qui étaient devenus ses ennemis ces dernières années. Une annonce qui a certainement précipité l’attaque par balles de rebelles Houthis lundi, alors que Saleh et plusieurs responsables de son parti, le Congrès populaire général (CPG), quittaient la capitale yéménite.

Yémen: l’ex-président prêt à dialoguer avec l’Arabie saoudite

L’Arabie saoudite intervient depuis 2015 au Yémen à la tête d’une coalition militaire arabe pour soutenir le président Hadi contre les rebelles Houthis, que le pays sunnite accuse d’être financés par l’Iran. 8750 personnes sont mortes depuis mars 2015.

Tout pour conserver son emprise sur le Yémen

Militaire de carrière ayant gravi tous les échelons, Saleh avait été élu président du Yémen du Nord en 1978 et fut l’un des artisans en 1990 de l’unification avec le Sud, longtemps socialiste.

Sa longévité exceptionnelle a pris fin en février 2012 lorsqu’il céda le pouvoir à contrecoeur au vice-président Hadi, après une année de contestation populaire, dans le sillage du Printemps arabe. Malgré l’immunité accordée à sa personne et aux membres de sa famille, ce père de quatorze enfants a refusé de s’exiler et est resté à la tête de son parti, le Congrès populaire général (CPG), auquel appartient aussi son successeur.

Selon Laurent Bonnefoy, chercheur CNRS au Ceri/Sciences Po à Paris, Saleh avait notamment pour objectif «de préserver sa capacité de nuisance et son pouvoir, en particulier la possibilité pour son fils Ahmed Ali, résidant aux Emirats arabes unis, d’émerger en tant qu’alternative politique».

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Un homme de plus en plus autoritaire

Trapu, au regard perçant et à la moustache fine, Ali Abdallah Saleh était aussi un partenaire très proche des Etats-Unis dans la lutte contre Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (Aqpa), considérée par Washington comme la branche la plus dangereuse du réseau jihadiste.

Des câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks révélaient par ailleurs l’autoritarisme croissant du dirigeant. Un conseiller du président Hadi le qualifiait de «tyran». Les Houthis «sont des marionnettes aux mains de Saleh, qu’il utilise comme il utilise Al-Qaïda», avait affirmé ce conseiller, Yassine Makkawi.

(De gauche à droite) Ali Abdallah Saleh en 2010 avec Mouammar Kadhafi et Hosni Moubarak lors du sommet afro-arabe. AFP PHOTO / KHALED DESOUKI

Selon un rapport d’experts remis en février 2015 au Conseil de sécurité de l’ONU, Saleh avait accumulé, grâce à la corruption, une fortune estimée entre 32 et 60 milliards de dollars, alors que le Yémen est l’un des pays les plus pauvres du monde arabe.

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