Moyen-Orient : deux photos qui résument le choc qui s’annonce

C’est une photo qui résume, dans une large mesure, la complexité des relations internationales aujourd’hui, avec des alliances parfois surprenantes, des rapports de force changeants, et même une pointe d’humour.

Elle a été prise le 22 novembre à Sotchi, la station russe en bordure de la mer Noire, lors d’un sommet tripartite entre Vladimir Poutine et les présidents turc Recep Tayyip Erdogan et iranien Hassan Rohani. Si c’était une peinture, on pourrait l’intituler « les Vainqueurs de la guerre de Syrie », même s’il n’y a pas de Syrien dans l’image. Le président Bachar al-Assad, il est vrai, était venu la veille pour une visite surprise au président russe.

Taquin, le chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif, a tweeté la photo en soulignant qu’il n’y avait « pas besoin de mots creux ou de gadgets, comme des globes lumineux, quand vous travaillez vraiment pour la paix et contre le terrorisme ».

Une allusion à peine voilée à une autre photo qui avait fait jaser, celle qui montrait le président américain Donald Trump, le roi Salman d’Arabie saoudite, et le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi, les mains sur un globe lumineux lors de la visite du président des Etats-Unis à Djeddah en mai dernier ; un cliché aux allures de séance de spiritisme abondamment détourné sur les réseaux sociaux… 

Alliance paradoxale 

Ces deux photos résument l’évolution surprenante des rapports de force au Moyen-Orient ces derniers mois, alors que la région change d’époque avec la fin de la phase territoriale de l’Etat islamique, qui a perdu l’essentiel de ses positions en Syrie et en Irak.

L’après-Daech est mal parti au Moyen-Orient

La photo de Sotchi est évidemment la plus surprenante, en raison de la nature, a priori antinomique, des trois protagonistes :

  • Vladimir Poutine, l’hôte du sommet, a pesé de manière déterminante dans le conflit syrien en lançant son aviation au service de l’armée de Bachar al-Assad à l’automne 2015. Il a redonné à la Russie une place de premier plan au Proche-Orient, et peut être considéré comme le grand vainqueur de cette fin de conflit ;
  • Hassan Rohani représente lui aussi un pays qui a pesé de manière déterminante dans la survie politique de Bachar al-Assad, et il peut lui aussi revendiquer une place à la table des vainqueurs, alors qu’il a contre lui les Etats-Unis et l’Arabie saoudite inquiets de l’influence croissante de l’ »Arc chiite ». Il se retrouve l’allié de la Russie alors que beaucoup de choses les séparent, y compris une concurrence dans le domaine énergétique ;
  • Recep Tayyip Erdogan est l’invité surprise, la Turquie restant membre de l’Otan, l’alliance militaire pilotée par les Américains, et s’étant lui-même fortement engagé contre Bachar al-Assad. Mais ses relations avec les Etats-Unis se sont détériorées quand celles de la Turquie et de la Russie sont au beau fixe, au point qu’Ankara achète à Moscou le système de défense aérienne S-400, inhabituel pour un allié de Washington… Et il a des intérêts communs avec Téhéran, notamment celui de bloquer les Kurdes

Ces trois pays espèrent que leur entente et leur influence cumulée dans des cercles distincts leur permettront de peser sur la fin de guerre et sur l’après-guerre en Syrie.

De gauche à droite, les mains sur le globe, le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi, le roi Salman d’Arabie saoudite et le président américain Donald Trump, le 21 mai 2017 à Riyad. (Uncredited/AP/SIPA)

Cette alliance est d’autant plus paradoxale qu’elle survient au moment où l’Arabie saoudite, avec le soutien de Donald Trump et celui, de moins en moins implicite et de plus en plus affiché, d’Israël, veut réaffirmer un leadership sunnite face à l’Iran.

Or la Turquie, un des plus importants pays sunnites non arabe, s’affiche ouvertement aux côtés de l’Iran, la « bête noire » des dirigeants saoudiens et du président américain. Au printemps dernier, lorsque Riyad avait lancé un ultimatum au Qatar, premier signe de l’ascension du prince héritier Mohammed Ben Salmane (surnommé « MBS ») en Arabie saoudite, Ankara avait volé au secours de la famille royale qatarie sans pour autant se couper du royaume wahhabite : Erdogan avait effectué une visite à Riyad pour calmer le jeu.

Mais que se passe-t-il en Arabie saoudite ?

Pas de telles pudeurs aujourd’hui : en pleine phase autocratique, le président turc en veut aux Américains pour plusieurs raisons, à la fois pour avoir armé les combattants kurdes syriens du YPG contre l’Etat islamique, alors qu’ils sont liés au PKK, le parti kurde de Turquie accusé de terrorisme. Washington vient d’annoncer qu’il cessait ses livraisons d’armes au YPG, mais la colère turque ne faiblit pas.

Le sort de l’Iran

D’autant qu’il y a une autre raison à ce froid polaire entre les deux pays, pourtant alliés historiques depuis les années 1950 : le procès, à New York, d’un dealer d’or iranien, Reza Zarrab, autrefois marié à une pop-star turque et très introduit dans les années du pouvoir d’Erdogan. Fin 2013, Zarrab s’est retrouvé au centre d’une vaste affaire de corruption et de trafics au profit de l’Iran, contournant les sanctions internationales contre Téhéran avec, semble-t-il, des complicités importantes en Turquie.

Aujourd’hui, Reza Zarrab, qui a été arrêté en 2016 par la police américaine alors qu’il était en visite à Disneyland (!), a décidé de coopérer avec la justice et échappera donc à la condamnation. Ses révélations pourraient être dévastatrices pour l’entourage du président turc, qui crie au « complot güléniste », du nom du prédicateur exilé aux Etats-Unis et qui est accusé d’être à l’origine de la tentative de coup d’Etat de juillet 2016. Certains y voient la vraie raison du fossé entre Ankara et Washington, voire même d’une possible rupture entre la Turquie et l’Otan.

On voit donc des considérations géopolitiques fondamentales se mêler avec un petit bout de la lorgnette politico-judiciaire pour redessiner les alliances dans cette région chauffée à blanc.

Au procès de journalistes turcs : « Quelle justice est-ce là ? »

Avec, au cœur de cette problématique régionale, le sort de l’Iran. Donald Trump n’a eu de cesse, depuis sa campagne électorale puis son installation à la Maison-Blanche en janvier dernier, de s’en prendre à Téhéran et à l’accord nucléaire conclu du temps de l’administration Obama. Le président des Etats-Unis a « décertifié » cet accord, au grand dam des autres signataires, européens, russe et chinois, et évidemment de Téhéran, qui s’attend à de nouvelles sanctions.

L’Arabie saoudite s’est, à son tour, lancée dans une escalade contre l’Iran, malgré son échec au Yémen où deux ans de guerre contre les rebelles houthis supposés aidés par l’Iran et le Hezbollah libanais n’ont pas réussi à faire autre chose qu’une catastrophe humanitaire d’ampleur historique

Le prince héritier « MBS » a lancé une nouvelle offensive au début du mois en forçant à la démission le Premier ministre libanais Saad Hariri, afin de provoquer un rejet du Hezbollah au Liban. Là encore, cette manœuvre a eu des effets contraires, faisant de Hariri un « héros » dans son pays, suscitant une vague de critiques contre une Arabie saoudite prête à déstabiliser le Liban pour ses objectifs. Même si, de fait, le Hezbollah, par son engagement en Syrie et ailleurs, ne respecte pas son « contrat de gouvernement » à Beyrouth. 

Région surarmée

Israël n’est pas en reste, qui menace l’Iran d’une action militaire si ce pays installe des bases militaires en Syrie, à ses portes, et si le Hezbollah continue de se renforcer au nord de l’Etat hébreu. 

Jusqu’où ira cette escalade ? C’est la grande question régionale qui inquiète tout le monde, au-delà des suites politiques de la guerre de Syrie, de l’avenir du gouvernement libanais, ou de la place du Qatar dans les équilibres du Golfe, questions importantes mais conjoncturelles.

L’enjeu est l’équilibre entre Riyad et Téhéran, entre les deux pôles du monde musulman actuel, l’un sunnite, l’autre chiite, une « grille de lecture » incontournable même si elle est sans doute insuffisante et réductrice.

Dans ce bras de fer régional, les alliances sont mouvantes, et ces deux photos à trois, l’une à Riyad, l’autre à Sotchi, résument bien l’état des lieux stratégique ; un face-à-face qui n’augure rien de bon dans une région surarmée.

Pierre Haski

Pierre Haski
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