Rajin : fragile trait d’union entre la Corée du Nord, la Chine et la Russie

À la pointe nord-est de la Corée du Nord, une barrière métallique de trois mètres de haut hérissée de fil barbelé est en première ligne des efforts de l’ONU pour interdire à Pyongyang d’exporter son charbon. À cause des sanctions, une montagne de charbon nord-coréen qui aurait été jadis destinée à la Chine, s’empile derrière cette barrière dans le port de Rajin, tout près de la frontière chinoise et russe.

Mais deux millions de tonnes de charbon russe ont transité cette année sur le quai voisin. Il arrive par train et repart par bateau en Chine, grâce à l’opérateur portuaire russe RasonConTrans, dont les activités ont été spécifiquement exclues du champ des sanctions de l’ONU.

Le directeur adjoint de RasonConTrans Roman Minkevitch concède à l’AFP que certains tentent de se servir de la compagnie pour contourner ces sanctions. « Ils nous demandent, mais on dit non, on ne fait pas ça. » Il en veut pour preuve le charbon bloqué sur le quai d’à côté. « Là-bas, c’est du charbon nord-coréen, il est frappé de sanctions maintenant, alors il est toujours là », dit-il. Il se refuse à préciser qui demande à sa société de tricher. « Des gens, dit-il. Différentes personnes. » Le panel de spécialistes de l’ONU pour la Corée du Nord avait expliqué dans son rapport semestriel que Pyongyang s’était « délibérément servi de canaux indirects pour exporter des marchandises prohibées ».

Des affaires florissantes

Pendant des années, le charbon a rapporté gros à Pyongyang. La Chine, principale alliée de la Corée du Nord, en a importé 22 millions de tonnes en 2016 pour près de 1,2 milliard de dollars. Pékin dit avoir cessé aujourd’hui. En revanche, les affaires de RasonConTrans sont florissantes. Depuis qu’elle a commencé ses opérations en 2015, ses volumes ont doublé chaque année. L’entreprise vise les trois millions de tonnes en 2018, et au-delà cinq millions de tonnes. Cela représente entre trois et six mouvements de bateaux par mois. Le quai peut accueillir des navires de 180 mètres de long, d’une capacité de 50 000 tonnes de charbon chacun, la plupart ayant pour destination Shanghai.

Sur la colline derrière la ville de Rajin s’étale une raffinerie de pétrole désaffectée, initialement construite pour traiter le brut soviétique, à l’époque où le grand frère communiste fournissait à Pyongyang des matières premières peu coûteuses, voire gratuites. Les habitants imputent la fermeture aux sanctions, mais la raffinerie est à l’arrêt depuis des années, l’oisiveté de ses cheminées témoignant d’un rêve économique inachevé. Deux larges statues de bronze du fondateur de la Corée du Nord Kim Il-sung et de son fils et successeur, Kim Jong-il, veillent sur Rajin.

Rajin est le port de la Zone économique spéciale (ZES) de Rason, ouverte par Pyongyang pour attirer les entreprises étrangères là où le pays isolé fait frontière commune avec les géants russe et chinois. Malgré les règles économiques plus souples qui y règnent, la localité est remplie d’affiches de propagande qu’on voit partout ailleurs en Corée du Nord. À Rajin, le coût de la manutention portuaire est inférieur de 30 à 40 % à celui des ports russes. Les Nord-Coréennes sont des grutières particulièrement douées, probablement à cause du soin qu’elles mettent à réaliser des tâches répétitives, selon M. Minkevitch.

Une électricité aléatoire

Les concurrents de RasonConTrans sur la côte Pacifique russe approchent également leurs capacités maximales. La Chine et des économies gourmandes en énergie, mais pauvres en ressources comme le Japon, la Corée du Sud et Taïwan n’ont jamais trop du charbon extrait des vastes mines russes, poursuit M. Minkevitch.

Moscou et Pyongyang entretiennent de longue date des relations fraternelles. La photo d’une rencontre entre Kim Kong-il et Vladimir Poutine à Moscou en 2001 trône dans le bureau de RasonConTrans. La société, filiale de Russian Railways, est détenue à 30 % par le port de Rajin. Troisième contribuable de la ZES, l’entreprise emploie environ 300 Nord-Coréens et 110 Russes. Elle importe directement de Russie l’essentiel de ses besoins, comme le diesel pour ses générateurs. Elle est presque totalement indépendante de l’alimentation électrique aléatoire nord-coréenne. D’après M. Minkevitch, la ZES est dans le noir environ 30 % du temps.

Si certains aspects de la Corée du Nord lui rappellent l’ancienne Union soviétique, explique-t-il, travailler dans un pays soumis à de telles sanctions demeure , dit-il, une « expérience unique ».

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